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Les miasmes de Bakou

Comment en sommes-nous arrivés à ce que certains membres d’une organisation de jeunesse d’extrême gauche osent faire une brèche dans une marche pour la liberté des femmes, à Paris le 6 mars 2004, aux mêmes militantes et militants cléricaux qui, la veille, était venu pourrir la première réunion publique du comité Ni Putes Ni Soumises de Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne) ? Comment, au bar d’un concert qu’elle organisait à Paris le 14 mars 2004, une association anti-guerre a-t-elle pu - en vain - tenter d’imposer de la nourriture « hallal » et l’absence d’alcool en même temps que cette association laissait un groupe de rappeurs sexistes déblatérer : « si putes si soumises » - décidément... - sans présenter la moindre excuse ? Pour répondre à ces questions, il n’est pas inutile d’étudier l’histoire du mouvement ouvrier.

« [...] le Deuxième Congrès de l’Internationale communiste, en 1920, proclame : « L’Internationale communiste rompt pour tout jamais avec la tradition de la IIe Internationale pour laquelle n’existait en fait que les peuples de race blanche. L’Internationale communiste fraternise avec les hommes de race blanche, jaune, noire, les travailleurs de toute la terre. » La même année, le Manifeste de l’Internationale communiste au prolétariat du monde entier affirme : « L’émancipation des colonies n’est possible qu’en relation avec l’émancipation de la classe ouvrière de métropole. Les travailleurs et les paysans, pas seulement en Annam, en Algérie ou dans le Bengale, mais aussi ceux de Perse et d’Arménie ne parviendront à une existence indépendante que lorsque les travailleurs d’Angleterre et de France auront renversé Lloyd George et Clémenceau, et pris le pouvoir d’Etat dans leurs propres mains. » (Helmut Gruber. - International Communism in the era of Lenin. - A Fawcett Premier Book. - 1967. - p. 96).

L’Internationale décide d’organiser en septembre 1920 à Bakou, en Azerbaïdjan soviétique, un congrès pour réunir des militants venus de pays colonisés et organiser cette perspective révolutionnaire. L’invitation aux masses opprimées de Perse, Arménie et Turquie dit entre autres : « N’épargnez aucun effort pour venir à Bakou le 1er septembre le plus nombreux possible. Chaque année, vous faites un pèlerinage et pour cela vous traversez des déserts pour arriver aux lieux saints. Aujourd’hui traversez les déserts, les montagnes et les rivières pour vous rencontrer, afin que, tous ensemble, vous réfléchissiez pour savoir comment vous libérer des chaînes de la servitude, comment vous réunir fraternellement et vivre en hommes libres et égaux. » (1)

Autant on ne répétera jamais assez la première phrase du passage que j’ai souligné - si on y ajoute et réciproquement - autant la deuxième phrase dénote un mépris encore exprimé aujourd’hui...

« John Reed, pionnier du communisme aux Etats-Unis, fut rendu malade par les travaux de ce congrès, auquel il assista. Angelica Balabanova raconte dans son livre « Ma vie de rebelle », comment « Jack (John Reed) parla avec amertume de la démagogie et de l’apparat qui avaient caractérisé le congrès de Bakou, ainsi que de la manière dont les populations indigènes et les délégués d’Extrême-Orient avaient été traités. » (voir E.H. Carr. - A History of Soviet Russia. - Macmillan. - 1978). » (2)

Les poux anticommunistes qui grouillaient alors à Bakou seraient-ils les vecteurs du typhus qui nous a privés de ce mondialiste révolutionnaire ? Je vous conseille de revoir - ou de voir - le film Reds réalisé et interprété par Warren Beatty en 1981. Dans une scène proche de la fin, Jack s’adresse pendant le congrès à un grand concours de foule, relayé simultanément par plusieurs interprètes, et conclut son discours : « There is only one road to freedom. Unite with the Russian workers and peasants who have overthrown their capitalists and whose Red Army has beaten the foreign imperialists ! Follow the red star of the Communist International ! » (3). Stupéfait par l’exaltation de son auditoire, il demande : « Que veulent-ils ? » On lui répond : « Ils vous appuient dans votre allocution pour la guerre sainte de tous les peuples islamiques contre les infidèles de l’Occident. » Quand il va protester auprès de Zinoviev, responsable de la traduction, en train de se sustenter au wagon-restaurant : « Je n’ai pas dit guerre sainte, j’ai dit lutte des classes », celui-ci lui répond : « J’ai pris la liberté de modifier une phrase ou deux. » Hélas, la réalité dépassant ici la fiction, l’appel au « djihad » est corroboré par les textes de culture.revolution et de la Revue Internationale cités en notes. Un autre envoyé de l’Internationale à Bakou, Alfred Rosmer, écrit : « Quels furent les résultats de ce congrès, incontestablement le premier de ce genre où on avait réussi à rassembler des représentants de tous les pays, de toutes les races et peuplades de l’Orient ? Dans l’immédiat il ne donna pas ce qu’on aurait pu en attendre ; il n’y eut pas dans les mois qui suivirent, de soulèvements assez importants pour inquiéter et occuper sérieusement les puissances impérialistes. L’ébranlement était profond mais il ne fit sentir ses effets que plus tard ; il fallait du temps pour que les débats et les résolutions portent leurs fruits, pour rassembler assez de forces conscientes de la lutte à mener contre des maîtres jusque-là tout puissants. » (4) Plus tard, c’est le moins qu’on puisse dire, puisque, par exemple, c’est en 1930 que mille femmes ont brûlé collectivement leur voile sous les murs de la forteresse de Boukhara, en URSS. Il faut reconnaître qu’elles avaient le « soutien » actif des staliniens. C’est bien avant - et bien plus... - que les féministes de l’Ouest en faisant autant de leur sous-vêtement en « un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ». Quant au plus - tristement - célèbre personnage présent à Bakou en septembre 1920, Enver pacha, saigneur de la population arménienne en 1915, Hugo Pratt a conté sa mise hors d’état de nuire le 4 août 1922 par l’armée rouge, dans la bande dessinée Corto Maltese : la maison dorée de Samarkand (Casterman. - 199 p. - 1992). L’auteur, voguant dans le sillage de Gabriele d’Annunzio, fait dire à un commissaire politique : « Hommes du bataillon arménien, la révolution nous offre un cadeau magnifique. » (p. 177). C’est - par contre - aux anti-communistes de l’époque que l’Internationale offrit généreusement la vie de la direction de sa section en Turquie : « Moins de trois mois après le congrès de Bakou, qui avait salué le nationaliste turc Mustapha Kemal (Kemal Atatürk) celui-ci assassinait tous les dirigeants du Parti communiste turc. » (5) Pour dissiper tout malentendu, ce n’est pas l’avenir que je souhaite aux pâles photocopies actuelles des bureaucrates d’alors...

« L’Internationale Communiste avait pourtant montré, en ses premières années, que l’on pouvait à la fois combattre radicalement le panislamisme (comme le préconisaient par exemple les résolutions des congrès de l’IC sur la question nationale et coloniale) et prendre la tête des luttes des peuples musulmans sur des bases révolutionnaires. Reconnaître les sentiments anti-impérialistes des masses ne signifie pas vouloir que ces mêmes masses soient mises à la remorque des dirigeants réactionnaires qui, eux, peuvent très bien s’accommoder de l’impérialisme et du capitalisme. [...]

Quand la lutte de classe s’exacerbe, il y a une course de vitesse engagée entre les révolutionnaires et l’extrême droite, dans les pays riches comme dans les pays du tiers monde. Cette extrême droite peut, dans certains pays, prendre la forme d’organisations islamistes radicales qui sont alors un danger mortel pour les travailleurs et pour les perspectives révolutionnaires. Pour faire face à l’extrême droite, les travailleurs ont besoin de partis révolutionnaires jaloux de leur indépendance politique, qui engagent la lutte contre la bourgeoisie et son Etat, et ne laissent pas les pauvres ou la jeunesse aux mains des démagogues les plus réactionnaires. » (6)

A mon humble avis, la Fraction de Lutte Ouvrière, responsable de ce texte, fait un « vœu pieux » dans le premier paragraphe cité. L’expérience actuelle de nos camarades du Parti communiste-ouvrier d’Irak montre qu’on peut « marcher sur ses deux jambes » en combattant à la fois les troupes d’occupation et les milices islamistes par la lutte des classes, même si ça demande un certain courage. Mais les lectrices et les lecteurs de Lutte Ouvrière et de Lutte de Classe ont pour excuse que ça fait des mois qu’on ne peut apprendre quoi que ce soit dans ces publications sur le mouvement ouvrier en Irak... Par contre - une fois n’est pas coutume - je suis tout à fait unifié avec ce qui est écrit dans le second paragraphe cité. Et je dirais même plus, le prolétariat international a besoin d’un parti communiste des travailleuses et des travailleurs, qui sache - entre autres... - reconnaître une montée vers la grève générale et en tirer les conclusions qui s’imposent. Je lance un appel pressant, notamment à toutes et à tous les camarades qui se demandent légitimement jusqu’où leurs apprentis bureaucrates les mèneront à la suite de l’appel à l’« alliance militaire » avec les milices islamistes. Camarades, vous n’avez pas encore les mains sales, il n’est pas trop tard pour fissurer cette ligne militariste.

C’est être de gauche que d’agir pour la gauche en Irak !

12 messidor 212 - 30 juin 2004

Olive Payen

(1) André Lepic. - L’Afghanistan au XXe siècle. - La vague révolutionnaire et le Congrès de Bakou :
< culture.revolution.free.fr/en_question/2002-01-20-Afghanistan_au_XXe.html>

(2) Dawson. - Islam : un symptôme de la décomposition... - Le Congrès de Bakou... - RI n° 109. - 06-01-2002 :
< www.internationalism.org/french/rint/109_religion.html >

(3) Baku Congress of the Peoples of the East. - Appendix to the report of the 4th Session. - John Reed’s speech :
< www.marxists.org/history/international/comintern/baku/ch04a.htm >

(4) Moscou sous Lénine 1920. - XVI. - Les peuples de l’Orient au congrès de Bakou :
< www.marxists.org/francais/rosmer/works/msl/msl2016.htm >

(5) Dawson. - Islam : un symptôme... - RI n° 109 : < www.internationalism.org/french/rint/109_religion.html >

(6) L’islamisme radical conteste-t-il l’impérialisme ? - Lutte de Classe n° 70. - Janvier - février 2003 :
< www.union-communiste.org/?FR-print-x-2003-1-30-245-x.html >

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