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Face aux violences domestiques en Irak

Par SABRINA TAVERNISE - New-York Times - 14 octobre 2004

BAGDAD, Irak - Dans ce premier centre d’accueil pour femmes battues, le témoignage de toutes ces vies brisées montre bien quel travail attend sa fondatrice, Yanar Mohamed.

Par exemple, il y a Susan. Battue par son nouveau mari depuis qu’il a appris qu’elle avait été violée durant son adolescence. Il tenait son bébé pendant qu’elle l’allaitait, parce qu’elle n’avait pas le droit de le toucher. Aujourd’hui, elle habite avec son enfant dans le centre d’accueil.

Ou encore, il y Rana. Cette jeune fille de 16 ans, maltraitée pendant des années par son père, s’est enfuie après qu’il ait battu à mort sa sœur.

Au cours de l’été, Yanar Mohamed, une architecte irako-canadienne, a ouvert un centre d’accueil à Bagdad et un autre à Kirkuk, dans le Nord. Ces foyers, qui accueillent une dizaine de femmes, sont les premiers en Irak (excepté dans la région du Kurdistan d’Irak, autonome depuis 1991). Ils offrent un endroit sûr pour les femmes victimes de violences.

C’est sans aucun papier ou passeport qu’elles arrivent. Par mesure de sécurité, elles abandonnent leur nom. Considérées comme responsables de leurs propres souffrances, elles sont accusées de jeter le déshonneur sur leurs familles. Pour satisfaire une tradition islamique rigide et punitive, certaines risquent être assassinées par leurs proches si elles sont retrouvées.

Depuis l’invasion américaine et l’effondrement de l’état irakien, le militantisme islamique s’est développé. Les intégristes islamistes dominent plusieurs villes au Nord et à l’Ouest de Bagdad. Des magasins de ventes d’alcool ont été détruits par des attentats, et de plus en plus de femmes couvrent leurs têtes en public.

Dans le même temps, des groupes des femmes se sont propagés. Hanaa Edwar, secrétaire de la section irakienne d’Al-Amal qui offre des soins à des femmes démunies, estime qu’il y a aujourd’hui une centaine de groupes de femmes en Irak, alors qu’il n’y en avait qu’une douzaine avant la guerre.

L’association de Yanar Mohamed, l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak, en fait partie. En plus des centres d’accueil, depuis son minuscule bureau dans le centre de Bagdad, elle publie un journal, organise des campagnes de solidarité, et engage un avocat qui offre une aide juridique aux femmes.

L’idée d’engager un avocat pour les femmes victimes de violences vient du propre passé de Yanar Mohamed. Sa famille avait forcé sa grand-mère, alors adolescente, à épouser un religieux de 40 ans son aîné. Elle s’était enfuie, mais ne supportant pas la séparation avec ses 5 enfants, elle était finalement revenue quelques années plus tard,

"Imaginez... être mariée de force et avoir cinq enfants d’un homme que vous méprisez," raconte Yanar Mohamed, 43 ans, qui ces derniers jours portait jeans, sandales à semelles compensées et t-shirt rouge. "Cela nous paraît plus possible. Et pourtant, c’est ce qu’on voit aujourd’hui dans les rues. C’est la politique qui l’a remis au goût du jour."

Par bien des aspects, il y a cinquante ans, les femmes irakiennes étaient plus libres qu’elles ne le sont aujourd’hui. Les organisations des femmes avaient poussé aux changements du code civil, rendant plus difficile la polygamie et avait amélioré les lois sur l’héritage et la succession pour les femmes. Elles pouvaient poursuivre leurs études supérieures à l’étranger ou être nommées comme juges ou aux postes gouvernementaux.

Mais les femmes ont commencé à perdre ces acquis et leur indépendance dans les années 80, lorsque la guerre a sapé les ressources économiques, plongeant le pays dans la pauvreté. Pour apaiser les dirigeants religieux en Irak et ses voisins arabes, Saddam Hussein a renforcé les règles religieuses conservatrices.

Le foyer pour les femmes à Bagdad est une maison de deux étages louée par Yanar Mohamed et gérée par une jeune femme d’une trentaine d’années. Son emplacement demeure secret. Un garde armé surveille le foyer constamment. Les femmes se partagent deux chambres et une salle commune.

Reprenons l’histoire de Rana. Agée de 16 ans, Rana provient d’une ville du Sud conservatrice. Elle a arrêtée l’école très jeune. Il lui était interdit de sortir de la maison ou de regarder la télévision. Après que sa soeur ait été tuée par son père et qu’elle se soit enfuie, une militaire américaine l’a sauvée, lui permettant de se cacher pendant quelques temps dans une base militaire.

Sa famille a réussi à la retrouver grâce aux révélations d’un traducteur irakien qui travaillait dans la base. La famille a signé un accord précisant qu’ils ne la battraient plus, mais d’après Rana, ce ne fut que de vaines promesses. Elle explique que ses parents lui ont recouvert la tête de charbons brûlants pour la guérir de sa fugue, qu’ils considéraient comme un signe de maladie mentale.

Elle parvint à s’échapper une nouvelle fois vers la base, pour enfin trouver refuge dans le foyer pour femmes dès son ouverture. Dans le bureau ensoleillé de Yanar Mohamed, Rana continue à raconter son histoire tranquillement. Aujourd’hui, elle porte un t-shirt vert moulant, des chaussures de tennis et un bracelet en cuir. Surtout, elle explique que pour la première fois depuis plusieurs années, elle voudrait retourner à l’école.

Les centres d’accueil pour les femmes victimes de violences sont des projets totalement nouveaux pour la plupart des Irakien-nes. La violence contre des femmes demeure un sujet tabou. Elle est implicitement cautionnée même par le système légal, qui applique des sanctions très minimes dans les cas des meurtres d’honneur (mise à mort par les hommes d’une femme qui a amené le « déshonneur » sur sa famille). Rega Rauf, une Irakienne habitant aujourd’hui en Suède, a écrit un livre sur les crimes d’honneur en Irak du Nord. Elle y détaille, rien que pour l’année 1998, 400 cas dans la seule ville de Sulaimany. « Parler des violences faites aux femmes est très nouveau » explique-t-elle, « même si c’est un problème ancestral, les gens se taisent. »

Mais Yanar Mohamed brise le silence. Après avoir vécu à l’étranger depuis 1993, elle est revenue l’année dernière en Irak en laissant à son mari son fils âgé de 17 ans. Elle a vendu sa maison au Canada pour financer en partie son organisation.

Elle est, pour beaucoup de femmes, l’avocate de la dernière chance. Elle a aidé 47 employées de banque arrêtées au printemps dernier condamnées par leurs supérieurs pour vol. Après des jours d’attente, elle a perdu patience et s’est mise à crier son indignation auprès des banquiers irakiens, qui étaient accompagnés par des militaires américains. "Je ne me suis pas bien tenue," avoue-t-elle en souriant, "mais ils ont dû nous écouter." Trois semaines plus tard, ces 47 femmes ont été libérées, et l’un des supérieurs a été arrêté.

Yanar Mohamed reçoit des menaces par mail et par téléphone. Ses coordonnées sont publiées dans le journal de son organisation afin que les femmes victimes de violences puissent la joindre facilement. Un adversaire l’a menacé de mort. "Il était très sûr de lui," constate Yanar. Pourtant, elle ne tient pas à se surprotéger, même si elle reconnaît que lors de l’audition avec les employées de banque, elle portait un gilet pare-balles.

Les femmes qui sont le plus en danger d’être assassinées sont celles qui sont accusées par leurs proches de souiller l’honneur de leur famille. Elles sont recherchées par le clan tout entier. Dans le foyer de Bagdad, il y a trois femmes qui sont dans ce cas. Les tentatives d’assassinats et de violences traversent la société toute entière.

Le journal lancé par Yanar Mohamed, Egalité, a récemment publié l’histoire d’une femme retrouvée morte dans le secteur de New Bagdad après avoir été attachée à un arbre, battue et lapidée. Partie vers une cité du sud, seule avec l’homme qu’elle souhaitait épouser, elle recherchait l’appui d’un chef tribal qui pourrait convaincre son père, un avocat, d’accepter son choix. "Je ne veux pas revenir à l’époque de ma grand-mère," affirme Yanar. Mohamed, mais cela dépend de nous, de notre résistance."

Merci à Mona Mahmoud pour sa contribution à cet article

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Auteurs
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Fédération internationale des réfugiés irakiens
Yanar Mohammed
Solidarité Irak
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