Accueil du site - Contact

« Les Irakiens rejettent autant l’occupation que l’islam politique »

Amjad Al Jawhari, syndicaliste, estime dans un entretien que les conditions socio-politiques pour des élections libres et transparentes ne sont pas réunies dans son pays.

« L’Irak se trouve dans une impasse politique, sociale et économique totale. La société fait face à la fois à l’occupation américaine et à l’islam politique dans toutes ses composantes. Les gens sont écoeurés par la violence actuelle et par l’absence de perspective », déclare à l’Humanité Amjad Al Jawhari, représentant de l’Union des conseils des travailleurs et syndicats en Irak, de passage à Paris. Âgé de trente-sept ans, enseignant en sciences naturelles dans un lycée de Mossoul, ce syndicaliste avait été contraint de quitter l’Irak, via le Kurdistan. Il y était retourné au moment de la chute du régime de Saddam Hussein en 2003.

« Bien qu’ils aient été hostiles aux États-Unis, lui reprochant d’avoir soutenu Saddam durant trente-cinq ans et, surtout, d’avoir imposé un embargo éprouvant pour le pays, la majorité des Irakiens, dit-il, étaient prête à les prendre au mot, pensant que Washington allait retirer ses troupes et les laisser décider de leur propre avenir. Ils ont vite déchanté. » Depuis la chute de Saddam, « l’occupation s’est traduite par un chaos total. L’économie est ravagée, les services publics ne fonctionnent pas, la situation sociale est désastreuse avec plus de 60 % de chômeurs. C’est simple, il n’y a pas d’État. Le premier ministre, Iyad Alaoui, n’a aucune autorité, même pas sur une ruelle de Bagdad. Il ne la tient que des Américains. Quant à son gouvernement, en dehors des effets d’annonce, il n’a pris aucune décision économique et sociale au profit du peuple et il est largement discrédité dans l’opinion publique. Et si l’Irak fonctionne un tant soit peu, c’est grâce à ces citoyens qui chaque matin brave le danger en se rendant à leur travail en voiture ou en autocar. » En revanche, explique le syndicaliste, « les Irakiens voient bien que les Américains ont pris le contrôle des richesses pétrolières et que leurs entreprises se partagent le pays comme un gâteau. Il ne faut pas chercher loin les raisons de l’hostilité aux États-Unis ».

Naturellement, cette hostilité à l’occupation a été exploitée par l’islam politique et les anciens du régime de Saddam. « Au départ bien sûr, cette résistance a bénéficié du soutien d’une partie des Irakiens. Mais il ne faut pas être dupe : ce n’en est pas une. Quand on cible des femmes pour les contraindre à porter le voile, quand on fait exploser des voitures piégées pour tuer de simples gens faisant la queue pour avoir du travail sous prétexte qu’il ne faut pas travailler chez l’ennemi, quand on empêche à coups de bombe des unités industrielles de redémarrer et quand on s’attaque aux syndicalistes, on ne peut pas appeler cela une résistance nationale. Les Irakiens se posent de plus en plus la question de savoir si cette guerre est dirigée contre les États-Unis ou contre le peuple. Force est de constater qu’elle se fait aussi contre le peuple. Dans le conflit actuel, nous estimons que l’islam politique tout comme les États-Unis qui occupent l’Irak sont deux pôles terroristes. »

C’est le régime de Saddam, affirme-t-il, qui, après avoir écrasé les communistes et les démocrates irakiens, a encouragé, dans les dernières années précédant sa chute, la diffusion du wahhabisme pour contrer l’islam chiite soutenu à la fois par Washington et Téhéran. « Cette dérive du Baas irakien est connue. Rien d’étonnant qu’aujourd’hui on assiste à une alliance de fait entre les islamo-nationalistes du Baas et les wahhabites. »

Dans une ambiance rythmée par une violence au quotidien, des syndicats ont pu être créés. C’est le cas de la Fédération des conseils de travailleurs et syndicats irakiens, l’un des syndicats nés après la chute du régime de Saddam, implanté surtout dans le Sud irakien, principalement dans la région de Bassora. De fait, les syndicalistes sont aujourd’hui en première ligne du combat de la société irakienne pour la démocratie et les libertés.

Exemples. À Nasiriyya, au sud de Bagdad, en avril dernier, les salariés des entreprises ont chassé les miliciens de l’imam chiite radical Moqtada Sadr qui ont cherché à transformer la zone industrielle de cette ville en lieu de confrontation avec les marines. « Si on les avait laissés faire, les forces américaines auraient détruit l’outil de production. » Autre action, l’Union syndicale de Bassora vient de tenir son congrès auquel ont pris part 200 délégués, et « c’est une femme, Kifah Hasn, qui a été élue secrétaire générale », se félicite Amjad Al Jawhari, ajoutant : « La société irakienne commence à bouger. »

Le syndicaliste, qui est membre du Parti communiste ouvrier irakien ( PCOI), né d’une dissidence du PC irakien, affirme que le combat contre l’occupation de l’Irak et contre l’islam politique doit se mener essentiellement sur le terrain politique, et ce même si, en juillet, le PCOI a été contraint d’user de la force pour interdire aux islamistes les quartiers d’Al-Jihad et d’Al-Furat à Bagdad.

Et le proche avenir ? Amjad al-Jawhari ne croit pas possible la tenue d’élections démocratiques, libres et transparentes dans le climat de violence actuelle et sous occupation américaine. « Dans ces conditions, quelle valeur aura un tel scrutin ? », s’interroge-t-il.

Pour lui, même si pour l’heure cela paraît utopique, de vraies élections démocratiques exigent un minimum de conditions socio-politiques à réunir. À commencer par le retrait des forces américano-britanniques et leur remplacement par des forces militaires sous l’égide de l’ONU provenant de pays n’ayant pas pris part à la guerre contre l’Irak. « Tant que perdurera l’occupation, elle servira de prétexte aux islamistes pour poursuivre leur violence. » Ensuite, il cite comme autres conditions une administration neutre, une ouverture médiatique, une liberté effective d’expression et de la presse, la dissolution des milices armées des partis du gouvernement, une aide financière pour les partis politiques, le droit des femmes à l’expression... Autant de points qui peuvent, assure-t-il, faire l’objet d’un consensus politique entre toutes les forces qui se prononcent « pour un État moderne et laïc capable de satisfaire les aspirations contemporaines ».

Hassane Zerrouky

Traductions
English
Italiano
Deutsch
Castellano
Other
Português

Thèmes
Situation sociale
Mouvement social
Femmes
Laïcité
Vie de l’asso
Résistances
Moyen Orient
Occupation
Analyses
Réfugié-es
Actions
Témoignage
Photo
Prisons
International
Minorités sexuelles

Auteurs
Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak
Congrès des libertés en Irak
Solidarité internationale
Parti communiste-ouvrier d’Irak
Fédération internationale des réfugiés irakiens
Yanar Mohammed
Solidarité Irak
Nicolas Dessaux
Houzan Mahmoud
Stéphane Julien
Olivier Théo
Falah Alwan
Bill Weinberg
Organisation pour la liberté des femmes en Irak
Mansoor Hekmat
Azar Majedi
SUD Education
Camille Boudjak
Parti communiste-ouvrier du Kurdistan
Karim Landais
Muayad Ahmed
Richard Greeman
Tewfik Allal
Alexandre de Lyon
Fédération irakienne des syndicats du pétrole
Yves Coleman
Olivier Delbeke
Regroupement révolutionnaire caennais
Vincent Présumey

Dernières nouvelles
- Important New Support for OWFI’s Work from European Funders(OWFI - 12 février 2017)
- Bread Baking Stoves and Supplies Empower Women in IDP Camp to Feed and Support Many Others(OWFI - 12 février 2017)
- OWFI Sheltering More Women than Ever Before(OWFI - 12 février 2017)
- The city of Mosul is devastated.(OWFI - 12 février 2017)
- In Conversation : Yanar Mohammed on trafficking in Iraq(OWFI - 22 juin 2016)
- From where I stand : Yanar Mohammed(OWFI - 22 juin 2016)
- OWFI Statement(OWFI - 19 mars 2016)
- OWFI held the founding event of organizing a Black-Iraqi Women’s gathering on 16th of February(OWFI - 19 mars 2016)