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Les Irakiennes, premières victimes du chaos politique et social de l’après-Saddam

Viols, "crimes d’honneur", exclusions religieuses : les violences faites aux femmes se multiplient.
Bagdad de notre envoyé spécial

Fuha Ahmad lit dans le marc de café. Cette dame de la bourgeoisie bagdadie affirme avoir prédit, en mars, que "Saddam Hussein allait perdre la guerre mais allait y survivre". Cette fois, elle assure que "le chaos prendra fin en décembre en Irak, et nous connaîtrons des jours meilleurs".

Elle rit, d’un petit rire nerveux. Puis elle soupire : "Les femmes n’ont jamais été aussi exclues de la société irakienne. Saddam nous a exclues, les islamistes veulent nous exclure. Je rêve de conduire seule ma voiture dans les rues de Bagdad. Ce petit rêve est aujourd’hui impossible à réaliser."

Baida, Najwa et Zubaida ne lisent pas dans le marc de café, mais elles prédisent "le pire" pour l’Irak. Baida et Najwa veulent s’exiler au plus vite. Zubaida hésite encore : "Je crois que je vais partir, mais à contrecœur. J’aime trop ce pays". Les trois jeunes filles, informaticiennes et designers dans une imprimerie de Bagdad, racontent "la peur". "Nous ne pouvons plus sortir librement nous promener, ni conduire une voiture ; même aller au marché est devenu dangereux", dit Najwa.

Chaque jour, des femmes sont violées, et parfois même violées et enlevées, à Bagdad. Elles ne sont libérées que contre rançon, et leur supplice se prolonge tout au long de leur détention par leurs ravisseurs. Il n’existe aucune statistique sérieuse, car les victimes vont rarement dénoncer leurs agresseurs à la police. Et ceux-ci n’hésitent pas à menacer de tuer quelqu’un de la famille s’ils sont inquiétés.

En recoupant informations officielles et témoignages confidentiels, l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak (OFWI, Organization for the Freedom of Women in Iraq), un mouvement féministe lié au Parti communiste ouvrier, estime que "400 femmes ont été tuées, kidnappées et/ou violées" depuis le mois d’avril.

TÉMOIGNAGES TERRIBLES

"Parfois, une femme n’est "que" violée, puis elle est discrètement tuée par sa famille pour "laver l’honneur" bafoué", raconte Leila Mohammed, une responsable de l’OFWI. Nous recevons des témoignages terribles. Certaines victimes sont abandonnées nues dans la rue après plusieurs jours de détention. Celles-là ne peuvent plus que vivre recluses, honteuses, muettes. Une jeune femme a été kidnappée dans le salon de coiffure où elle se préparait pour son mariage. C’est le chaos..."

Leila Mohammed en veut à Saddam Hussein, qui a "officialisé l’oppression et les violences faites aux femmes", et à l’armée des Etats-Unis, parce que "l’invasion américaine a placé les mollahs sur le devant de la scène". "La situation des femmes va de mal en pis, dit-elle. Nous devons affronter à la fois les criminels et les imams rétrogrades. La femme irakienne a été transformée en une esclave de l’homme. Ce pays a connu en trente ans un retour à l’Antiquité."

Fuha Ahmad feuillette souvent l’album de photographies des années 1960, lorsqu’elle portait une jupe courte et dansait dans les night-clubs. "Nous vivions comme en Europe. J’allais en vacances d’été seule avec mes enfants à Chypre. A Bagdad, j’allais à la piscine et au cinéma, je jouais au bingo, j’allais dans les dancings. C’était l’âge d’or... C’est ce plouc de Saddam qui a transformé notre société. Lui et sa famille, des gens sans éducation ni culture, ont détruit ce pays."

Baida, Najwa et Zubaida critiquent "l’Amérique", parce que rien ne semble être fait pour combattre la criminalité, mais elles précisent que "les soldats américains ne doivent surtout pas quitter l’Irak, sinon ce sera un chaos encore pire".

"JE VEUX VIVRE AILLEURS"

Zubaida a été attaquée la semaine dernière sur le chemin de l’imprimerie, alors qu’elle traversait la ville dans la voiture d’un ami. "Six hommes, dans deux voitures, ont provoqué une sorte d’accident afin de faire sortir mon ami de notre voiture. Pendant qu’ils discutaient dehors, l’un d’entre eux s’est assis au volant et a voulu nous kidnapper, la voiture et moi. Heureusement, mon ami avait retiré la clé du tableau de bord. Et la police est arrivée." Zubaida a caché l’incident à ses parents, qui lui auraient interdit d’aller travailler. Elle n’a mis dans la confidence que son frère aîné, qui lui a acheté un petit revolver qu’elle cache désormais dans son sac à main.

Pour Zubaida, "sous Saddam ce n’était pas bien, mais c’était mieux que maintenant". "Sous Saddam nous rasions les murs ; aujourd’hui nous ne sortons plus du tout, résume Baida. Moi je veux aller vivre ailleurs. N’importe où. Je crois que n’importe quel endroit de la planète est mieux que l’Irak. J’irai peut-être à Dublin. J’ai un frère là-bas..."

Baida et Najwa disent avoir pourtant été "heureuses" le 9 avril, jour de la chute de Saddam Hussein. Zubaida non, parce qu’elle "pressentait que l’anarchie allait gagner le pays". Elle précise tout de même que "si les Etats-Unis décidaient de s’occuper vraiment de l’Irak, ça pourrait être bien..."

Rémy Ourdan

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Auteurs
Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak
Congrès des libertés en Irak
Solidarité internationale
Parti communiste-ouvrier d’Irak
Fédération internationale des réfugiés irakiens
Yanar Mohammed
Solidarité Irak
Nicolas Dessaux
Houzan Mahmoud
Stéphane Julien
Olivier Théo
Falah Alwan
Bill Weinberg
Organisation pour la liberté des femmes en Irak
Mansoor Hekmat
Azar Majedi
SUD Education
Camille Boudjak
Parti communiste-ouvrier du Kurdistan
Karim Landais
Muayad Ahmed
Richard Greeman
Tewfik Allal
Alexandre de Lyon
Fédération irakienne des syndicats du pétrole
Yves Coleman
Olivier Delbeke
Regroupement révolutionnaire caennais
Vincent Présumey

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