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Interview de Amjad al-Jawharzy, syndicaliste irakien

« En Irak, le front civil s’oppose sur le terrain social aussi bien au front d’occupation qu’au front islamiste »

Alternative libertaire. Bonjour. Peux-tu te présenter, expliquer à quelle organisation tu appartiens ?

Amjad Al-Jawhary. Je m’appelle Amjad Al-Jawhary. Je représente la fédération des conseils ouvriers et des syndicats d’Irak ainsi que l’union des chômeurs d’Irak en Amérique du Nord.

Nous avons commencé notre action l’an dernier, après la chute de Saddam. Après la chute de Saddam, comme tout le monde le sait, l’infrastructure du pays était très endommagée, ce qui a privé d’emploi des millions de personnes. Nous avons ressenti la nécessité de fonder une organisation qui représente les chômeurs en Irak. Au cours des deux premiers mois, nous avons accueilli 300 000 membres au sein de notre organisation, à travers tout le
pays, du nord au sud. Nous avons organisé des anifestations à Bassorah, à Amarah, à Koutsk, à Nasseriah, à Bagdad, à Kirkouk. Plus tard, la direction de l’organisation à Bagdad a considéré que notre action ne pouvait pas continuer sans une solidarité internationale depuis l’extérieur, depuis l’étranger. C’est
pourquoi nous avons créé un réseau international. Nous avons des
représentants dans tous les pays où nous le pouvions. Je suis le
représentant en Amérique du Nord, mais nous avons également des
représentants en Suisse, en Allemagne, pas en France, mais en
Angleterre, aux Pays-Bas, en Suède, en Finlande, en Australie, en
Corée du sud, au Japon...
En Amérique du Nord, nous avons des relations avec le parti
travailliste (labor party) aux Etats-Unis, en particulier au
Kansas. Nous avons d’excellentes relations avec la fédération
avec la Coalition contre la pauvreté d’Ontario , au Canada, la
fédération des travailleurs (federation of labor) en Ontario.
Bien que ce ne soit pas un syndicat, nous avons aussi des
relations avec Amnesty International à Toronto

AL. Quand ces représentants se sont installés dans ces pays, quel
a été l’accueil des syndicats ou des organisations de chômeurs
locaux ?

AAJ. Je ne peux parler que de l’accueil en Amérique du nord. Nous
avons commencé par envoyer des e-mails pour informer de la
situation des travailleurs et des chômeurs en Irak, et de nos
actions. Nous avons envoyé ces informations aux syndicats, aux
organisations de travailleurs. Nous avons eu des réactions très
positives par rapport à notre description de la situation. Toutes
ces organisations ont exprimé leur compréhension de la situation
des travailleurs en Irak, et le fait est qu’elles étaient
conscientes que les travailleurs en Irak ont souffert, non
seulement aujourd’hui, mais depuis que Saddam est arrivé au
pouvoir en 1968. Cette souffrance n’a jamais cessé depuis, même
quand le régime de Saddam est tombé. Cependant à travers nos
emails, elles se sont rendu compte que la situation des
travailleurs ne faisait qu’empirer avec l’occupation, notamment à
cause des licenciements massifs de travailleurs. Alors ces
organisations nous ont fait part de leurs sentiments et nous ont
demandé comment aider. C’était la question.
La première chose, c’était d’être solidaires. Vous pouvez envoyer
des lettres, vous pouvez mobiliser les travailleurs, vous pouvez
parler à vos parlementaires, dans vos quartiers, à vos voisins,
dans les écoles... Partout où vous le pouvez, parlez de la
situation des travailleurs en Irak, faites connaître la
situation. Car la situation des travailleurs en Irak n’a rien à
voir avec ce que les Américains et les médias étrangers racontent.

Il n’y a pas seulement un problème entre les troupes américaines
et ce que nous appelons l’Islam politique. Mais il y a une autre
partie de la population qui souffre de cette guerre et qui n’a
rien à voir avec cette guerre. Nous avons mis en évidence pour
ces organisations que les travailleurs irakiens souffrent de ces
combats et de ces morts.
Il y a eu beaucoup de compréhension. Les organisations de
travailleurs en Amérique du nord ont dit qu’elles comprenaient.
Elles ont fait des réunions où nous sommes allés pour expliquer
la situation des travailleurs en Irak.

AL. Tu as mentionné le fait que pour les médias occidentaux, la
situation en Irak se réduit à 2 camps : les Américains d’un côté,
les islamistes de l’autre. Quel jugement tu portes sur ces deux
camps ? Est-ce que tu les renvoies dos à dos ?

AAJ. La situation est la suivante. Il y a deux pôles : les
Américains d’un côté et les islamistes radicaux de l’autre, ce
que nous appelons l’Islam politique. Ils se combattent. Ils
veulent prendre le dessus l’un sur l’autre. Les masses
irakiennes, c’est-à-dire les travailleurs irakiens, ne veulent
pas entrer dans ce jeu et ces combats. Ce sont les Irakiens qui
sont blessés dans ces combats. Nous ne considérons aucun des deux
camps comme ayant raison. Ces deux camps commettent des crimes
contre l’humanité et des crimes contre le peuple irakien.
Pour nous, l’intervention américaine n’est pas une libération.
Nous refusons de parler de libération. Il s’agit d’une invasion.
Les Américains nous ont envahi : ils violent les Droits de
l’homme. C’est le premier point.
L’autre point, c’est que les islamistes politiques font
exactement la même chose. Ils ne font strictement rien pour les
Irakiens. Les islamistes politiques s’en prennent d’abord aux
civils , ils font exploser les infrastructures civiles, ils tuent
les enfants, les vieux, les femmes : ce sont les principales
cibles dans cette guerre. Et les Américains répliquent à ce genre
d’actions en tuant d’autres civils.
J’étais en Irak en mai dernier. J’ai des photos de personnes
tuées, de civils, des petits enfants. Des enfants se retrouvent
au milieu du champ de bataille, entre les islamistes politiques
et l’armée US. Ils sont touchés.
Je veux donner un exemple personnel, un enfant de 10 ans que je
connaissais, qui était en train de fixer une antenne satellite
sur le toit. Un sniper américain l’a abattu d’une balle dans la
nuque et une autre dans la poitrine. Quand on a demandé ensuite
pourquoi ils avaient fait ça, le tireur a dit qu’il croyait qu’il
était en train d’installer une pièce d’artillerie !
Cette guerre est une guerre que le peuple irakien n’a pas voulue.

AL. Quelle est la situation médicale sur place ?

AAJ. La situation médicale et sanitaire empire de jour en jour.
Bien sûr, il y a des médicaments qui arrivent. Mais tout est
détourné. Le ministère de la santé est contrôlé par un parti
appelé Is Adawa , le parti du pouvoir islamiste. Nous avons
découvert que des millions de dollars de médicaments ont été
sortis en contrebande d’Irak ou revendus à des petits groupes.
Dans les hôpitaux, on ne trouve pas de matériel. Pour avoir un
examen tel qu’une imagerie à résonnance magnétique, il faut
compter au moins 6 mois. C’est un délai très long. La plupart des
instruments médicaux ont fait l’objet de trafics ou ont été
pillés après l’occupation.
Quels que soient les médicaments dont vous avez besoin, leur prix
est astronomique en comparaison de leur prix d’origine.
Si vous allez à l’hôpital, vous payez une somme symbolique. Mais
vous n’êtes pas soigné, on ne s’occupe pas de vous. Les médecins
vous demandent d’aller à leur clinique privée où les factures
sont beaucoup plus élevées. Les gens ne veulent plus aller à
l’hôpital parce qu’ils savent qu’ils y seront mal soignés. Ils
n’y vont que pour trouver le médecin qui les enverra ailleurs,
dans une clinique où ils auront des soins. Pour les gens qui
n’ont pas d’argent, c’est très dur. Du coup, les gens attendent
que « ça passe », ou utilisent des remèdes « magiques » pour se
soigner. C’est ça la réalité des gens qui n’ont pas les moyens de
se faire soigner. Pour la moindre opération de chirurgie la plus
bénigne, il faut sacrifier la moitié de votre salaire. Et c’est
vraiment le minimum. Si vous avez une blessure, une coupure,
c’est de la chirurgie très simple, mais ça va vous coûter une
fortune.

AL. Quelle est la position de l’Union des chômeurs sur la lutte
armée ?

AAJ. Aujourd’hui, en Irak, il y a trois fronts. Le premier, c’est
les troupes américaines et leurs alliés. Le second, c’est l’islam
politique et ses alliés, par exemple des anciens du parti Baas.
Le troisième front, c’est le front civil, c’est-à-dire tous les
citoyens irakiens qui ne veulent pas de la guerre, les défenseurs
de la liberté, ceux et celles qui sont à la fois contre
l’occupation et contre l’islam politique.
Dans ce front civil, on retrouve le Parti communiste-ouvrier
d’Irak , l’union des chômeurs, la fédération des conseils
ouvriers, l’organisation pour la libertés des femmes en Irak ,
l’organisation de défense des enfants dont je ne me rappelle plus
le nom... Ce sont les organisations qui se mobilisent pour ce front
civil.
Quand j’étais en Irak en août dernier, nous avons réussi à
organiser un congrès pour réorganiser une société civile en Irak.
Nous avons invité tous les groupes et individus en Irak qui
condamnent les actes aussi bien des Américains que de l’Islam
politique et qui veulent restaurer une société civile, comme
avant la chute de Saddam, avec des lois et une sécurité.
Attention, nous ne disons pas qu’il y avait des lois et la
sécurité sous Saddam. Mais nous voulons ce pays du chaos. Nous
voulons ramener la civilité, la stabilité et la sécurité dans le
pays.
Plus de 50 organisations (et individus) ont assisté à ce congrès,
c’est-à-dire plus de 400 personnes. Il en est ressorti une
déclaration finale condamnant les actes des Américains et de
l’Islam politique et toute politique conduisant à blesser des
Irakiens.
Il y a donc ces trois fronts, et le nôtre, c’est ce front civil
qui combat les deux autres. Nous ne voulons plus de tueries,
c’est pourquoi nous combattons l’occupation et l’Islam politique
sur un plan social, dans la cité, dans les quartiers. C’est notre
façon d’agir.
Le gouvernement, lui, attaque à droite et à gauche. Ca n’apporte
aucune solution. La seule solution possible, c’est de s’organiser
dans les quartiers pour empêcher ces gens de venir chez nous et
combattre les Américains depuis nos maisons. Et nous réussissons.
Nous avons établi un comité de quartier, avec les habitants qui
veulent la sécurité et la stabilité. Nous avons décidé de
défendre nos quartiers et d’empêcher les islamistes politiques,
les soldats, tous ces gens-là y compris les Américains, de venir
chez nous. Ainsi, ils ne peuvent pas transformer notre quartier
en champ de bataille.
Le conseil de quartier a 30 à 40 gardes, formés militairement
pour protéger le quartier 24h sur 24 pour empêcher les soldats
d’occuper notre quartier. Nous sommes allés voir la police
irakienne. Nous avons expliqué ce que nous comptions et faire, et
qu’elle ne devait pas s’en mêler. Nous sommes aussi allé voir les
Américains. Nous avons dit que nous ne quitterons pas notre
quartier, et que nous empêcherons les islamistes de l’utiliser
comme champ de bataille. Ils était suspicieux au début, mais
finalement satisfaits.
Depuis que ce quartier est sous notre contrôle, il n’y a plus eu
de combat à cet endroit, aucun tir, aucun blessé. Quelques
semaines plus tard, le quartier d’à côté a demandé notre aide, et
nous y avons établi un autre conseil de quartier. Ils font la
même chose. C’est notre façon de travailler actuellement. On ne
se bat pas. On ne tire pas. On fait du travail social. On ne veut
plus de champ de bataille dans nos quartiers. On est en train de
pousser les combattants hors de la ville.

Publié dans le mensuel Alternative Libertaire du mois de janvier

Propos recueillis le 28/11/2004 en Anglais par Laurent Scapin et
Xav (AL Paris-Est). Traduction Laurent Scapin.

Pour plus d’information sur la situation en Irak et les
mouvements de résistance sociale dans ce pays, voir le site de
Solidarité Irak : www.solidariteirak.org.

Suite dans le prochain numéro avec l’interview de Houzan Mahmoud,
de l’organisation pour la liberté des femmes en Irak.

1. www.uuiraq.org
2. Ontario Coalition against Poverty, OCAP.
3. « Civilians ». A prendre au sens de personnes non
combattantes, ni troupes d’invasion ni islamistes politiques.
4. NdT. Nous vous prions de nous excuser pour l’orthographe
incertaine.
5. www.wpiraq.net
6. www.equalityiniraq.com

Traductions
English
Italiano
Deutsch
Castellano
Other
Português

Thèmes
Situation sociale
Mouvement social
Femmes
Laïcité
Vie de l’asso
Résistances
Moyen Orient
Occupation
Analyses
Réfugié-es
Actions
Témoignage
Photo
Prisons
International
Minorités sexuelles

Auteurs
Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak
Congrès des libertés en Irak
Solidarité internationale
Parti communiste-ouvrier d’Irak
Fédération internationale des réfugiés irakiens
Yanar Mohammed
Solidarité Irak
Nicolas Dessaux
Houzan Mahmoud
Stéphane Julien
Olivier Théo
Falah Alwan
Bill Weinberg
Organisation pour la liberté des femmes en Irak
Mansoor Hekmat
Azar Majedi
SUD Education
Camille Boudjak
Parti communiste-ouvrier du Kurdistan
Karim Landais
Muayad Ahmed
Richard Greeman
Tewfik Allal
Alexandre de Lyon
Fédération irakienne des syndicats du pétrole
Yves Coleman
Olivier Delbeke
Regroupement révolutionnaire caennais
Vincent Présumey

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