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Luttes des chômeurs et chômeurs en Irak

En Irak occupé, au moins deux personnes sur trois sont au chômage. Elles ne reçoivent aucune forme d’indemnité, ne sont protégées par aucune loi sociale, vivent de petits boulots, de solidarités locales ou d’aide humanitaire. Ce chômage massif a débuté sous le régime de Saddam Hussein. Le système économique, fondé sur l’extraction de la rente pétrolière plutôt que sur le développement industriel, était caractérisé par une politique de redistribution des richesses par un état tentaculaire. Ce fonctionnement n’a pas résisté à une dette extérieure croissante, aux guerres successives et à l’embargo.

L’armée, l’une des plus vastes au monde a été réduite de 1 million à 350 000 hommes de 1991 à 2003. Puis l’occupation a occasionné une nouvelle démobilisation massive, que les actuels recrutements dans la police et l’armée sont loin de compenser. Les femmes ont été durement touchées par des politiques ouvertement discriminatoires, destinées à satisfaire les islamistes, comme le renvoi de toutes les femmes travaillant comme secrétaires dans les ministères, en 1998. Celles qui restaient ont été touchées par le démantèlement de la fonction publique après la guerre. Elles sont également majoritaires, souvent veuves de guerre, dans les camps de réfugié-es, qui accueillent pas moins de 54 000 personnes dans la capitale.

45 jours de sit-in

Peu après l’entrée des troupes coalisées dans Bagdad, le 1er mai 2003, une vingtaine de chômeurs, ont formé le Syndicat des chômeurs en Irak, présidée par Qasim Hadi. Cet ouvrier spécialisé du textile, âgé de 37 ans, a déjà derrière lui une belle carrière d’agitateur : il a été l’un des l’un des organisateurs de la grève de Nora en 1994, puis de la grande grève de 1998 aux usines Badir. Aux quarante-neuf arrestations que ses activités lui ont coûtées sous le régime baasiste, il en ajoutera bientôt trois sous l’occupation américaine.

Le Syndicat des chômeurs lance une revendication simple, mais efficace : « du boulot ou 100 $ pour tous et toutes », qui obtient un grand succès auprès des chômeurs et chômeuses. Le 29 juillet un sit-in de plusieurs centaines de personnes est organisé devant le bureau de Paul Bremer, l’admirateur civil américain, durant pas moins de 45 jours. Sous un soleil de plomb, les manifestant-es organisent la lutte de manière conviviale, alternant manifestations, spectacles, poésies, musiques et danses. Dès le deuxième jour, Qasim Hadi est arrêté pour « violation du couvre-feu », avec 18 de ses camarades, tandis que les troupes américaines tentent une première fois de disperser le sit-in. Relâché, il est arrêté de nouveau trois jours plus tard, puis libéré sous la pression d’une campagne internationale de soutien.

Les négociations avec l’Autorité provisoire de la coalition reprennent difficilement, car celle-ci ne reconnaît aucune représentativité au Syndicat des chômeurs. Son délégué, Issam Shukri, a présenté les signatures de 150 000 adhérent-es. Le Syndicat des chômeurs exige la mise en application du plan de création de 300 000 emplois annoncée par les autorités d’occupation, et demande à être associée à leur mise en place, ainsi qu’aux distributions de nourriture dans les villes. Malgré plusieurs entrevues et promesses, Paul Bremer ne fait rien : il compte sur la démobilisation des manifestant-es. Le 12 août, c’est à la baïonnette que l’armée américaine charge les manifestant-es, sous un flot d’insultes racistes contre les « Ali-baba », surnom donné par les GI’s aux Irakiens. Toutefois, tout au long du mouvement, quelques militaires témoignent discrètement de leur soutien aux manifestant-es. La force ayant échouée, une diversion est tentée par un businessman qui distribue de l’argent aux participant-es pour les démobiliser et créer un mouvement rival. Cette tentative pitoyable échoue au bout d’une semaine. Malgré tout, c’est signe qu’il est tant de changer de forme d’action : le sit-in se termine par un festival de solidarité, avec théâtre et musique, le 13 septembre.

Face aux islamistes et aux nationalistes

Ce succès s’étend bientôt à d’autres villes, notamment Kirkuk, Mossul, Nassiriyah, Bassorah, Muqdayah... et les formes de son activité s’étendent : publication d’un journal, Les conseils ouvriers (dont la couverture s’orne d’une affiche de mai 68 !), campagne de lutte contre l’interdiction des vendeurs et vendeuses de rue, mise en place de services médicaux gratuits, soutien aux personnes handicapées, etc. Partout, la lutte des chômeurs et chômeuses doit aussi faire face à l’opposition résolue des milices islamistes et nationalistes - qui n’hésitent pas à faire feu contre les manifestations de chômeurs et chômeuses, comme le 3 janvier 2004 à Nassiriyah, où quatre manifestants furent tués par le groupe islamiste al-initfadah al-sha’baaniah - et à l’hostilité des autorités, comme à al-Amarah, où ce sont des troupes irakiennes sous commandement britannique qui font six morts et onze blessés, le 10 janvier 2004.

Le Syndicat des chômeurs en Irak a fait connaître son programme social, rédigé en commun avec la Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak, dont il est l’un des piliers, sous la forme d’une proposition de loi fondamentale. Ce texte ambitieux, sans compromis avec le patronat et l’état, expressément opposé à toute forme de nationalisme, est fondé sur les seules nécessités de la classe ouvrière. On y trouve parmi les revendications la semaine de 30 heures, la retraite à 55 ans, l’interdiction des licenciements et du travail de nuit, la pleine égalité hommes-femmes, la liberté totale du droit de grève et d’organisation, la gratuité totale de l’instruction et de la santé.

Ce programme peut sembler ambitieux dans le chaos actuel. Il exprime avant tout la ferme conviction du Syndicat des chômeurs qu’il n’y a pas de solution en Irak en dehors du mouvement social et que la lutte contre l’occupation doit être menée sur une base de classe. Il est inspiré par le communisme-ouvrier, un courant marxiste né en Iran dans la révolution de 1979 et qui s’est développé clandestinement en Irak, au contact des camps de réfugié-es iranien-nes installés au Kurdistan d’Irak.

Le mouvement des shoras en 1991

En mars 1991, alors que la première guerre du Golfe est engagée et que le pouvoir central vacille, les communistes-ouvriers jouent un rôle majeur dans l’insurrection des conseils ouvriers au Kurdistan d’Irak. Pendant trois semaines, la région se couvre de shoras (conseils), élus en assemblée générale d’usine ou de districts. Ces conseils ouvriers prennent en charge l’ensemble de la vie sociale, remettent en marche les services et la production sous une forme autogérée, après avoir mis dehors les directeurs d’usine mis en place par les baasistes. Ils tentent de réunir une assemblée des conseils ouvriers, pour mettre en place leur programme social - égalité hommes-femmes, égalité des salaires, 35 heures. Mais les partis nationalistes, appuyés sur les ex-milices baasistes et le management évincé des usines, envoient leurs troupes stationnées dans les montagnes prendre possession des villes. Rapidement, l’insurrection qui avait proclamée « le nationalisme est une honte pour l’Humanité » est vaincue.

Le mouvement des conseils ouvriers en 1991 a été presque totalement ignoré de la gauche radicale à l’échelle mondiale. Mais en Irak, son impact est durable, puisque ses pratiques de démocratie directe, de grève armée et d’autogestion sont réapparues en 2003, à la fois dans les mouvements d’usine contre l’encadrement baasiste, dans les luttes de chômeurs et chômeuses et dans certaines formes d’auto-organisation de quartiers populaires à Bagdad. Qasim Hadi, ou encore Falah Alwan, secrétaire général de la Fédération des conseil ouvriers et syndicats, font partie de ces militant-es qui ont lutté clandestinement sous le régime de Saddam Hussein, sous l’inspiration de ce mouvement. Les principales organisations qui avaient participé à l’insurrection ont fusionné, en 1993, sur la suggestion du marxiste iranien Mansoor Hekmat, pour créer le Parti communiste-ouvrier d’Irak, qui joue un rôle majeur dans la diffusion de ces pratiques.

Zones libérées à Bagdad

La guerre ouverte entre les troupes d’occupation et les milices islamo-nationalistes, encadrées par les anciennes troupes d’élite de Saddam Hussein et financées par les pays environnants, a amené le mouvement à s’adapter. Il était nécessaire de créer des zones protégées au cœur des villes. Cette implantation progressive s’est faite d’abord dans les quartiers occupés par les réfugiés. A Bagdad même, il existe plus de 270 camps, dont certains abritent plusieurs dizaines de familles rassemblées dans d’anciens bâtiments officiels squattés. Afin de lutter contre les gangs mafieux qui détournaient l’aide pour la revendre dans d’autres quartiers, les communistes-ouvrier-es ont pris en charge, avec l’accord des organisations humanitaires, la protection et la distribution des vivres et des médicaments. La confiance ainsi créée a permis à la population des camps de s’organiser pour réclamer la légalisation des squats et obtenir de meilleurs logements.

Enfin, afin de se protéger des attentats et des gangs, s’est posée la question d’une force armée autonome. Le Parti communiste-ouvrier a ainsi été amené à créer des groupes armés, forts de plusieurs centaines de personnes, dans les quartiers d’al-Furat et al-Jihad à Bagdad, pour assurer la défense des quartiers. Les forces d’occupation, dont la seule présence est un facteur de danger, ont été instamment priées de ne plus y mettre les pieds. Quelques combats ont dissuadé les gangs maffieux d’y exercer leurs activités. Quand aux islamistes, ils n’y sont pas les bienvenus, faisant de ces quartiers les seuls où l’on peut sans risque se promener sans voile dans la rue pour les femmes, vendre de l’alcool pour les commerçants, où les chrétiens ne sont pas persécutés. Des gestes simples, mais qui dans la sinistre réalité irakienne marquent une réelle différence. « Les femmes veulent avoir un look moderne, les jeunes veulent danser et boire de la bière, écouter de la musique, surtout occidentale, et porter des jeans, ils et elles veulent porter des jeans, avoir des chevelures qui ont du style, et tout ça, ça n’est pas islamique », résume Issam Shukri.

Le mouvement des chômeurs et chômeuses, des réfugié-es, des squatteurs et squatteuses, la lutte des femmes contre le patriarcat, tout cela existe en Irak aujourd’hui. Notre solidarité mondiale peut aider ce mouvement à se développer, à gagner en puissance jusqu’à être en mesure d’opposer une véritable résistance, sociale et féministe, à l’Occupation.

Nico

Publié dans No Pasaran ! du mois de janvier 2005.

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Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak
Congrès des libertés en Irak
Solidarité internationale
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Fédération internationale des réfugiés irakiens
Yanar Mohammed
Solidarité Irak
Nicolas Dessaux
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Stéphane Julien
Olivier Théo
Falah Alwan
Bill Weinberg
Organisation pour la liberté des femmes en Irak
Mansoor Hekmat
Azar Majedi
SUD Education
Camille Boudjak
Parti communiste-ouvrier du Kurdistan
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