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Irak : luttes ouvrières contre farce électorale et répression patronale

La coalition militaire d’occupation enfonce le pays dans la barbarie. Les estimations « prudentes » du journal The Lancet avancent le chiffre de 100.000 morts, depuis le début du conflit. Le lourd bilan de la bataille de Falluja n’est pas encore fait, mais les images de destruction et de bombardement ininterrompus des quartiers civils et des lieux publics resteront gravés pour longtemps dans les têtes, et pas seulement en Irak. Les révélations des cas de tortures et d’humiliations dans la prison d’Abu Ghraïb, relayées par tous les médias mondiaux, ont montré que l’application modernisée des usages les plus cruels des armées coloniales est systématique en Irak, et n’a plus d’autre fin pour certains soldats que la réjouissance sadique.

Cette fuite en avant suit la même voie dans l’« autre pôle » de ce conflit réactionnaire : la prétendue « résistance nationale » révéle son gangstérisme et son mépris des vies humaines à chacune de ses opérations : l’enlèvement, l’exécution de travailleurs, la domination brute du patriarcat et le viol s’élèvent au rang d’industries. Ces aspects, moins visibles que les terribles attentats aveugles qui font la une de la presse internationale, ne sont pas à négliger. En témoigne une fatwa, édictée au plus fort des combats à Falluja, et qui rappelle aux « combattants » leur droit à marier de force les jeunes filles à partir de 9 ans, « pour éviter qu’elles ne soient abusées par les américains ». En témoigne aussi le meurtre pour l’honneur de certaines femmes abusées par les soldats de la coalition dans cette même prison, à Abu Ghraïb ; ou encore le meurtre récent de la danseuse Hinadi, à la suite d’une fatwa visant cette artiste « pornographique ».

Les « élections »

C’est dans ce climat marqué par les massacres U.S. et les attentats aveugles qu’auront lieu le 30 janvier les « élections » décidées par les occupants. Pour cette occasion, Georges Bush déclare : « Nous allons renforcer les troupes américaines de 12.000 soldats pour avoir un contingent de 150.000 hommes sur place. » Curieuse démocratie, qui s’instaure après le règne de presque deux ans d’un gouvernement provisoire dont la composition est décidée par la C.I.A., et qui est imposée par des bombardements.

L’enjeu est de taille, et il va focaliser l’attention internationale. Il l’est pour l’administration américaine et les fractions de la bourgeoisie irakienne qui ont lié leur sort à celui de l’occupation, qui espèrent consacrer la légitimité de leur politique, à la fois nationalement et sur l’arène mondiale. Il l’est aussi pour la prétendue résistance, qui cherchera certainement à mettre en échec cette opération par les méthodes qu’on lui connaît : l’attentat aveugle et l’intimidation de la population. Enfin, il l’est pour toute les forces politiques qui oscillent entre ces deux pôles, et qui pourront librement user alternativement de l’intimidation et des institutions fantoches pour se disputer entre elles une part du pouvoir.

Le Parti communiste-ouvrier d’Irak , principale organisation d’extrême-gauche irakienne, et qui appelle la population au boycott actif, affirme dans un communiqué récent que « les forces qui sont derrière ce simulacre, ne prévoient en aucune manière la tenue d’élections libres et ne sont pas prêtes à accepter les résultats de telles élections. » Aucune garantie ne vient protéger ces élections du trucage, de l’intimidation ; de même, le cadre général dans lequel elles se déroulent favorise l’expression de forces politiques totalement irresponsables devant la population, qui ne veulent qu’« obtenir son consentement pour un projet politique dont on a déjà décidé qu’il lui serait imposé ». Enfin, l’absence de tout processus démocratique au Kurdistan, qui reste entre les mains de deux partis nationalistes et pro-américains, l’UDK et le PDK, fait de ces élections une tentative pour « entériner et assumer l’annexion forcée du Kurdistan ».

Simple étape dans ce que le PCOI appelle le « scénario noir », c’est à dire dans la dislocation toujours plus poussée de la société civile sous la pression des logiques militaristes et obscurantistes, ces pseudo-élections, ni aucune sorte d’élection décidée par les forces bourgeoises, ne peuvent établir durablement un régime et un gouvernement compatibles avec le minimum vital de stabilité et de sécurité sociale. Pour les militants de ce parti, « la résolution de ce problème exige la montée en avant des larges masses du peuple autour d’une alternative communiste révolutionnaire, pour débarrasser la société des forces du scénario noir, et remettre le pouvoir législatif et l’administration dans les mains des masses elles-mêmes. »

Mais cette « alternative révolutionnaire » se construit à la base, dans les luttes de quartiers comme dans les entreprises. En se focalisant sur ces élections comme ils se sont concentrés sur les attentats et la polarisation occupation / islamisme, les médias et la grande presse vont encore une fois faire fi des véritables enjeux et des vraies différences politiques. Dans l’Irak d’aujourd’hui plus qu’ailleurs, le terrain électoral est un piège pour la population ; ni les intérêts des femmes travailleuses, ni ceux des ouvriers privés d’emploi n’y seront représentés - sauf pour les instrumentaliser dans un simulacre de débat public qui opposera des tortionnaires de diverses obédiences, tandis que ces intérêts sont au coeur de la problématique pour la majorité du pays. Le rapport entre les classes se mesure d’abord dans les quartiers, les entreprises, dans une forme de conflictualité sociale évacuée de la grille de lecture des « anti-impérialistes » trop mécanistes. Il progresse en faveur des opprimés grâce à des formes d’auto-organisation à la base, qui peuvent aboutir à terme à un affrontement ouvert d’un autre type que celui qui oppose actuellement les multiples bras armés des factions bourgeoises.

Regain du syndicalisme et répression patronale

Les travailleurs avec ou sans emploi ont profité de la désorganisation des forces répressives consécutive à la chute du régime Baas pour s’organiser. D’abord, un vaste mouvement contre le chômage a été au coeur de l’été 2003 ; et des réactions ouvrières dans l’industrie ont abouti à certaines concessions, notamment lors de la vague de grèves dans l’industrie en décembre 2003. Lors de cette dernière, les revendications, qui portaient notamment sur les salaires et les conditions de travail, insistaient aussi sur la nécessité de « débaassiser » l’administration, largement corrompue, des entreprises ; et donc aussi sur le droit de regard des ouvriers sur la production et les affaires de l’entreprise, qui a son importance à la chute d’un régime dont tout le système économique tourne autour de la corruption...

Cette situation et ces demandes ne sont pas sans rappeler, même si la période n’est pas la même, celles qui ont surgi à la chute du régime nazi : de nombreux comités antinazis se sont formés, qui, en cherchant à s’attaquer aux bases mêmes du régime hitlérien, tendaient dans le même temps à conquérir face aux nouvelles puissances dominantes qui allaient se partager l’Allemagne, - alliées et « soviétiques » -, des acquis sociaux, en même temps que la liberté de s’exprimer et de s’organiser. Ces comités, essentiellement ouvriers, furent rapidement liquidés, grâce à l’action conjointe des militarismes qui dominaient l’Allemagne, et, sous une autre forme, des bureaucraties sociales-démocrates et « communistes ».

En Irak, la Fédération des syndicats et des conseils ouvriers (FSCO) , principale - sinon seule - fédération syndicale vraiment indépendante de l’état, a cherché à organiser cette réactivité ouvrière, pour en assurer la continuité. Une autre fédération, la Fédération irakienne des syndicats (IFTU), liée au PC qui participe au gouvernement, et dans laquelle des tendances variées sont représentées, semble s’intégrer toujours plus à l’état. Seule fédération reconnue par la loi, la direction qu’elle prend menace l’indépendance même du mouvement ouvrier. La FSCO résiste à l’intégration ; elle exige la liberté inconditionnelle, pour tout groupe de travailleurs, de s’organiser sans ingérence étatique. Cette politique attire sur elle des menaces insistantes de répression. Par exemple, en novembre, le gouverneur de Sharaban, un secteur de Bagdad, a envoyé une circulaire à toutes les usines de sa circonscription, pour assurer au patronat que seuls les militants d’IFTU pourront s’organiser librement, tandis qu’il menace d’arrêter les ouvriers qui ont rejoint la FSCO, si ils continuent leurs activités syndicales. Le même mois, des militants syndicaux de l’industrie du coton, qui venaient de révéler des affaires louches au sein desquelles la direction est impliquée, ont été muté sans explication. A Al Youssoufia, près de Bagdad, les troupes d’occupation ont procédé à une rafle en pleine nuit, comme elles en ont l’habitude, au cours de laquelle elles ont arrêté des travailleurs de l’industrie pétrolière, accusés d’avoir participé à des actions de lutte armée contre les forces d’occupation.

Cette politique symbolise la continuité anti-ouvrière qui marque le lien entre l’ancien régime baassiste et le nouveau régime en cours de construction sous l’occupation, quel que soit par ailleurs la couleur qu’il prendra à la suite des dites élections. Les lois antisyndicales de l’ancien régime, loin d’être abolies, sont remises au goût du jour et augmentées à la sauce idéologique libérale. Ainsi, une récente circulaire du ministère de l’industrie, interdit aux ouvriers, outre « le droit de manifestation » et la « constitution de groupes à caractère partisan », « la propagation de revendications d’ordre personnelle éloignées de l’intérêt des entreprises et donc de tous », à l’intérieur des unités de production.

Véritable déclaration de guerre au mouvement ouvrier, cette circulaire n’en impose pas à la FSCO, qui a tenu fin novembre une conférence à Bassorah, pour unifier les luttes au Sud de l’Irak. Outre la puissante Union des chômeurs d’Irak, 45 syndicats, allant des travailleurs portuaires à ceux du secteur hospitalier, en passant par l’électricité et l’administration civile, y ont participé et se sont mis d’accord sur un programme visant à garantir les libertés syndicales et à renforcer la coordination des luttes sociales. Des lettres de soutien aux travailleurs irakiens, venant des organisations progressistes les plus diverses sur les cinq continents, ont été lu à cette occasion.

Vers une nouvelle vague de lutte ?

A l’heure où ces lignes sont écrites, des nouvelles nous parviennent d’Irak. A Kut, une grève des ouvriers textiles a attiré sur elle la répression de groupes armés appelés de concert par l’entreprise et le gouverneur local, groupes qui ont blessé quatre ouvriers, tandis que onze autres ont été arrêté, après que des menaces de mort aient été lancé contre les militants syndicaux. Il semblerait que des conflits localisés, dans le secteur textile mais aussi de l’électricité (Bassorah) et des boissons fraîches (Seven Up), aient donné le signal d’un mouvement plus général. La plus grosse centrale électrique du pays, à Nassiriyah, s’est ainsi mise en grève le 22 décembre ; tandis que la FSCO appelle à la généralisation progressive du mouvement.
Petit à petit, les exploitées reprennent l’initiative ; et leur mouvement peut devenir, si il trouve la force de s’étendre, la seule opposition crédible à la farce électorale prévue pour le 30 janvier. Un boycott vraiment populaire, sur fond de luttes sociales, serait une défaite majeure pour l’impérialisme américain, comme pour ses concurrents nationalistes ou fondamentalistes. Le pouvoir ne reculera devant rien pour faire taire un tel mouvement, comme le prouve les tirs sur la manifestation des ouvriers textiles à Kut, comme la multiplication des menaces légales et physiques sur les militants syndicaux. La popularisation de ces luttes et la dénonciation de leur répression, notamment par des réseaux comme U.S. Labor against war aux Etats-Unis, l’Iraqi workers solidarity groups en Grande-Bretagne ou Solidarité Irak en France, est un gage de sûreté pour limiter cette répression. Mais c’est aussi et surtout la solidarité, politique et financière, qui permet au mouvement ouvrier irakien de se doter des moyens de défense, de communication et d’information nécessaire pour rompre son isolement.

Les prétendues élection de fin janvier, qui vont mettre une nouvelle fois l’Irak au centre de l’actualité mondiale, seront une occasion de plus, pour le camp internationaliste, de dénoncer l’occupation américaine et la terreur réactionnaire qu’elle impose, elle et ses concurrents islamistes ou nationalistes, aux femmes et à la classe ouvrière ; de développer une solidarité concrète, visible, avec ceux qui s’opposent, en Irak même, à l’occupation et aux milices de la réaction. Dans le même ordre d’idée, une étape dans la construction de la solidarité internationaliste pourrait être marquée au cours de la visite en France du président marionnette irakien, Ghazi Al-Yaouar, qui vient d’être annoncé par le bureau de Jacques Chirac. Nous ne devons pas laisser ces deux tristes sires parlementer tranquillement sur les modalités du partage du butin irakien sans leur rappeler leurs crimes respectifs ; en l’occurence sans dénoncer avec force la répression qui s’abat sur les ouvriers irakiens, comme l’oppression patriarcale et religieuse que les femmes doivent subir, et contre laquelle elles s’insurgent. Sans oublier de dénoncer aussi les intérêts de « notre » propre bourgeoisie et de « notre » Etat, qui cherchent à sauvegarder une marge de maneouvre en Irak, comme ils le font en Côte d’Ivoire.

Alexandre, Lyon

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Auteurs
Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak
Congrès des libertés en Irak
Solidarité internationale
Parti communiste-ouvrier d’Irak
Fédération internationale des réfugiés irakiens
Yanar Mohammed
Solidarité Irak
Nicolas Dessaux
Houzan Mahmoud
Stéphane Julien
Olivier Théo
Falah Alwan
Bill Weinberg
Organisation pour la liberté des femmes en Irak
Mansoor Hekmat
Azar Majedi
SUD Education
Camille Boudjak
Parti communiste-ouvrier du Kurdistan
Karim Landais
Muayad Ahmed
Richard Greeman
Tewfik Allal
Alexandre de Lyon
Fédération irakienne des syndicats du pétrole
Yves Coleman
Olivier Delbeke
Regroupement révolutionnaire caennais
Vincent Présumey

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