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Journal d’une Irakienne

Pour raconter Bagdad minée par la violence, "Le Monde" a sollicité le témoignage écrit d’une femme de 49 ans, francophone, issue des classes moyennes, sans attaches politiques marquées. Elle dit sa peur des attentats, de l’intégrisme, et des Américains.

La peur. C’est le mot qui m’est venu à l’esprit au moment d’écrire ce texte. Qu’aurais-je pu choisir d’autre, sinon peut-être "angoisse", "tremblement" ou "dégoût" ! Ces mots sont mon lot quotidien depuis cette maudite nuit du 20 mars 2003 et le début de la guerre des Américains contre mon pays. Moi, femme irakienne, mère de deux enfants, Samer, 16 ans, et Ahmed, 10 ans, je peux dire qu’aujourd’hui la peur m’accompagne partout, même au lit, devenu collectif, partagé avec mes fils, par crainte de mourir séparés, chacun dans sa chambre, si jamais, par erreur, une roquette ou un missile venaient s’écraser sur nous la nuit. La peur, encore, de me réveiller le matin et de les trouver morts loin de moi... La peur, aussi, de voir des Américains défoncer la porte pour fouiller notre maison, comme ils le font si souvent ailleurs.

J’ignore pourquoi mais la situation s’est nettement détériorée à partir du printemps 2004, quelques semaines après les attentats de Kerbala -une centaine de morts-. Auparavant, la situation était certes chaotique, mais les femmes pouvaient plus ou moins circuler. Moi-même, je me déplaçais sans trop de crainte, pour les besoins de mon travail, à Bagdad et ailleurs. En mai, cela a changé. Tout étranger est devenu une cible potentielle. J’en fréquentais beaucoup, j’ai commencé à avoir peur pour eux. J’ai préféré chercher un travail fixe dans la capitale.

Mes angoisses n’ont pas pour autant cessé. Même à la maison. Le vacarme des avions volant à basse altitude déchire le silence et viole notre intimité. Sans oublier le grondement continu des groupes électrogènes. Nous sommes abonnés à une ligne qui nous alimente en moyenne cinq heures par jour. Ces coupures rythment notre vie. Le vendredi, jour de congé, je m’active dès que nous avons du courant, il m’arrive même de me lever à 6 heures du matin afin de faire la lessive et de passer l’aspirateur... Parfois, j’en suis à la moitié des tâches ménagères quand le courant s’interrompt. Selon mes forces, je continue la lessive à la main, sinon, j’attends le retour du courant, cinq heures plus tard. Tout cela laisse peu de place aux activités intellectuelles. La lecture est devenue un luxe mal placé !

Chaque matin, en me réveillant, je pense aux explosions matinales. Il y en a souvent entre 7 et 9 heures. En prenant mon petit déjeuner, vers 7 h 30, je prête donc l’oreille. Cela ne m’empêche pas de sursauter à chaque explosion, voire à chaque claquement de porte ou bruit inattendu ! De manière égoïste, je me dis : "Heureusement que nous ne sommes pas les victimes et que les enfants ne sont pas encore partis à l’école." Mais je me trouve vite ridicule. Qu’en est-il des autres ? Et qui sont-ils donc ces "autres" ? Combien d’orphelins, de veuves et de veufs cette explosion a-t-elle pu faire ? En embrassant ensuite les garçons et mon mari, j’ai un pincement au cœur : les retrouverai-je en fin de journée ?

A l’approche des élections, les établissements scolaires désignés comme bureaux de vote ont été menacés. L’école d’Ahmed n’a pas été épargnée. Bien entendu, cela n’a fait qu’attiser ma peur. Surtout ce jour où j’ai appelé chez moi pour m’assurer, comme d’habitude, que les garçons étaient bien rentrés. "Maman ! m’a lancé Ahmed, on nous a renvoyés chez nous parce qu’il y avait une bombe à l’école !" Je l’ai aussitôt imaginé terrifié, me cherchant désespérément. Je tremblais, mais j’essayais de me maîtriser pour ne pas l’affoler davantage. De retour à la maison, j’ai téléphoné à son institutrice. Elle m’a appris que 200 personnes participaient à une réunion parents-élèves quand la Garde nationale a ordonné l’évacuation. Plusieurs bombes à retardement avaient été découvertes autour de l’école.

Deux semaines plus tard, vers 23 heures, une explosion a secoué le quartier, au point de faire trembler notre maison. A l’évidence, c’était tout près. Par prudence, nous sommes cependant restés chez nous. Le lendemain, à l’école, j’ai d’abord vu le visage décomposé de la directrice, puis des éclats de verre au sol, les plantons occupés à les ramasser, et la vice-directrice, en train de faire l’inventaire des dégâts. La bombe avait été placée devant le portail. Ahmed aurait pu mourir si elle avait explosé à l’heure de la classe.

Dès le premier jour du conflit, en mars 2003, Ahmed et ses camarades se sont mis à jouer à la guerre, à réclamer des petits soldats, des mitraillettes, des chars et des avions. Ahmed imite souvent les Américains. Une arme à la main, il pousse les portes à coups de pied en criant "Go ! go ! go !" Il choisit toujours les camps des GI, leur technologie le fascine. Il est content quand des Irakiens sont tués. Ses cousins ont le même langage, la même logique : celle du plus fort. J’ai beau leur expliquer que ce sont des occupants et qu’il faut défendre son pays contre les occupants, leur citer également les dégâts dus à cette guerre, il n’y a rien à faire, le traumatisme est tel qu’il me semble impossible de le guérir en si peu de temps. La violence fait d’eux des enfants agités, perturbés, anxieux, minés par l’appréhension d’être tués ou enlevés, ce qui est très fréquent. Trois camarades de classe de mon fils aîné ont ainsi été kidnappés avant d’être libérés contre 30 000 dollars.

Malgré toutes ces peurs, qui tournent parfois à l’obsession, je conduis encore ma voiture pour aller au travail. Le nombre de femmes au volant est pourtant en nette diminution. C’est bien simple : je suis pour ainsi dire la seule sur le trajet menant à mon bureau ! De temps en temps, j’en aperçois une ou deux. Elles aussi semblent figées, le regard fixe et droit. Quand nos regards se croisent, c’est pour chercher soutien et encouragement, sachant que nous sommes désarmées face à n’importe quel agresseur qui pourrait surgir d’un moment à l’autre.

Je crains également les convois américains. Chaque matin, en sortant de chez moi, mon obsession est de les éviter pour ne pas finir comme tous ces gens qui ont péri sous leurs tirs ou leurs Humvees -véhicules blindés-. Malheur à celui qui s’approche trop ! C’est marqué à l’arrière des Humvees : "Avertissement, danger de mort : éloignez-vous de 100 mètres sinon vous risquez la mort !" Il y a quelques semaines, leurs chars ont écrasé une famille dans sa voiture. Celle-ci était pourtant bien garée, le long du trottoir.

Chaque jour, un convoi passe au moment où je sors du travail. Un après-midi, alors que je m’apprêtais à traverser la rue, les cris d’un soldat US contre un motocycliste d’une quinzaine d’années m’ont terrorisée. Le soldat était prêt à tirer sur cet adolescent qui arrivait vers eux. J’ai failli me jeter sur lui pour le protéger, mais j’ai fini par crier en lui faisant signe de s’arrêter. L’air absent, il regardait dans une autre direction. Apercevant les Américains, il a freiné à temps mais il aurait pu mourir bêtement, victime de son inattention. Il a sans doute des parents, des rêves, une vie à lui. Que Dieu maudisse les Américains et ceux qui les soutiennent !

Bien sûr, d’autres personnes contribuent au bain de sang actuel. Des Arabes viennent des pays voisins pour se venger des Américains. Des voyous profitent du chaos pour commettre leurs crimes. D’anciens baasistes cherchent à s’affirmer après avoir perdu tout statut. Mais il y a aussi la vraie résistance. D’où vient-elle ? Il ne faut pas oublier que l’image de l’Amérique est liée, dans l’esprit de nombreux Irakiens et Arabes, à la violence, au Vietnam, au conflit israélo-palestinien, à l’embargo imposé à notre pays pendant treize ans, aux tortures commises par les soldats US, à leurs "descentes" dans les maisons. Dès lors, comment s’étonner de voir surgir des résistants parmi les victimes ? Je ne cherche pas à justifier la violence - tout acte commis contre des Irakiens et des infrastructures est condamnable -, mais tant que les Américains se comporteront en occupants et resteront en Irak, la violence ne cessera sans doute pas.

Aujourd’hui, je me sens étrangère chez moi. Toutes les atrocités qu’a subies ma chère ville, le sang qu’elle a vu couler, l’obscurité dans laquelle elle baigne ne font pas gloire à cette guerre atroce. Bagdad est triste, Bagdad souffre. Partout, de hauts murs de protection, qui prennent la moitié de la chaussée, entraînent des bouchons exaspérants. Partout, il faut patienter parfois des heures pour avoir de l’essence, du kérosène ou du gaz. La pénurie est telle qu’à la maison nous devons nous rassembler dans une seule pièce afin d’économiser le kérosène. S’il veut s’isoler pour réviser, mon fils aîné doit supporter le froid du salon.

Ma voisine, Ahlam, a récemment passé sept heures à faire la queue pour avoir du kérosène. Pendant ce temps, son mari a patienté deux jours (il a dormi dans sa voiture) pour 30 litres d’essence, le maximum autorisé. Leurs enfants, chez eux, étaient livrés à eux-mêmes. En rentrant, Ahlam a surpris l’un de ses fils, un couteau à la main, comme s’il voulait égorger son frère cadet. Saisissant le couteau, ma voisine lui a demandé pourquoi il se comportait ainsi. "Je fais comme à la télé !", lui a-t-il répondu. Dans l’Irak de 2005, les enfants n’ont plus que ça : la télé. Avec la famille, nous avons cessé d’aller au restaurant ou en promenade. Aucune sortie depuis la guerre : mieux vaut rester chez soi et éviter le pire.

Outre la violence vécue, il y a celle qui nous guette dans les journaux. L’information la plus douloureuse a été celle, il y a trois semaines, annonçant l’assassinat d’une amie, Huda Thia Hassan, et de son frère Ali. Peintre amateur, céramiste, raffinée et cultivée, Huda a été victime de criminels qui voulaient sa voiture ! Quel gâchis, mon Dieu, quel gâchis ! Cette nuit-là, j’ai pleuré Huda jusqu’au matin, son image ne me quittera plus. Les femmes se font rares dans la rue. Enlèvements, regards masculins hostiles et insécurité sont les raisons principales de ce phénomène. Les plus courageuses vont faire leurs courses en vitesse, en se hâtant de rentrer avant la nuit. La peur au ventre, il m’arrive moi-même d’aller faire des courses dans le quartier avec une autre voisine, May, une femme de 50 ans. Nous sommes aussi crispées l’une que l’autre ! Une fois de retour, nous respirons et louons Dieu d’être saines et sauves ! Des femmes se sont fait enlever en pleine rue, d’autres ont été tuées au motif qu’elles portaient des jeans serrés.

Il y a un mois, une voiture pleine d’hommes masqués s’est arrêtée devant l’institut où mon mari est employé. Les gardes, pourtant censés garder les lieux, se sont enfuis. L’un des hommes masqués est descendu de voiture. S’adressant au réceptionniste de l’institut, il a proféré des menaces : "Dites à toutes vos étudiantes et à vos fonctionnaires de se voiler. A partir de demain, si l’on en aperçoit une sans voile elle sera traînée par les cheveux dans la boue devant vous !"

La nouvelle s’est vite répandue. Certaines jeunes filles ont préféré abandonner les études et rester chez elles. D’autres, déjà voilées, n’ont montré qu’indifférence. Et celles qui voulaient continuer d’étudier ont décidé de porter le voile à contre-cœur. Le lendemain, seules quelques-unes étaient encore tête nue. Pour moi, qui ne suis pas voilée et opposée au port du voile, cet incident a été effrayant, il a nourri mes angoisses. Que ferais-je si les femmes d’Irak étaient contraintes de porter le voile ? Je ne pourrais pas supporter une telle obligation, un tel anéantissement !

Les élections ? Autant le dire : je n’y ai pas participé. Pour des raisons de sécurité d’abord, de principe ensuite. De nombreux courants politiques et villes étaient à mon sens écartés ; ce qui rendait ce scrutin boiteux et joué à l’avance !

Une amie médecin, qui habite près d’un bureau de vote, m’a raconté qu’elle se trouvait sur le seuil de sa porte, à regarder les électeurs, quand elle a vu un jeune homme longer le mur d’en face. Son comportement était étrange. A peine rentrée chez elle, mon amie a entendu une explosion : c’était un attentat-suicide. S’avançant vers les quatre policiers qui voulaient le fouiller, le jeune au comportement suspect avait fait sauter une ceinture bourrée d’explosifs. Sa tête est tombée sur la terrasse d’une maison voisine, un bras dans le salon de mon amie. Les policiers et cinq autres personnes ont été tués. Mon amie a vu s’approcher un voisin qui l’implorait : "Portez-moi, je ne peux plus avancer." Un éclat lui avait transpercé le dos et restait planté en lui. Elle a crié pour demander un véhicule afin de le transporter à l’hôpital. Mais toute circulation en voiture était interdite. Vingt minutes plus tard, il a succombé à ses blessures devant la porte. Une victime de plus dans cette guerre qui a fait tant d’orphelins, tant de veufs et de veuves, tant de pauvres, de mutilés, tant de prisonniers innocents, tant de voyous en liberté, et aussi de femmes cloîtrées chez elles, condamnées à s’interroger sur l’avenir de ce pays.

Nadia Ahmed

(Pour des raisons évidentes de sécurité, ce nom est un pseudonyme.)

ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU MONDE DU 05.02.05

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