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Savourons la démocratie à l’irakienne

par Yanar Mohamed de l’Organisation de la liberté des Femmes en Irak - 5 février 2005

Basil n’a pas voté, mais ça le rend nerveux. Quelqu’un a frappé sa porte pour lui dire qu’il devait enregistrer cette décision sur les listes de rationnement alimentaire. En d’autres termes, cela peut affecter l’aide alimentaire que reçoit sa famille [Cf. l’article Voter pour bouffer !NdT].
Pendant cette journée pleine de dangers, Hasan a préféré rester chez lui puis, suite à la Fatwa de Sistani, il a changé d’avis : "parce que voter est, pour chaque musulman, le devoir religieux le plus impérieux".

Wissam n’accepte pas l’idée d’organiser des élections sous l’Occupation. Comme la plupart des médecins, il est appelé en urgence à l’hôpital de Kadhimiya de Bagdad. Ils ont dû faire des équipes de jour et de nuit, pour le cas où les résultats du processus démocratique inonderaient l’hôpital de morts et de blessés. Il est indigné, nous explique-t-il, parce qu’ils n’ont pas pu sauver les deux jambes d’un homme qui passait justement près de l’un des bureaux de vote bombardés.

Toutefois, il y en a d’autres qui attendent impatiemment de partager ce "processus démocratique". Wisaal s’est portée candidate malgré tous nos avertissements. Elle m’a rendue visite, un sourire aux lèvres et l’air de s’excuser. Sami, son mari explique à voix basse avant de me quitter que leur bureau de vote était dirigé par le clergé et que leur milice a tenté de les intimider par des gestes de menaces. Dans certains cas, les électeurs et les électrices sont accompagné-es jusqu’à la dernière étape par un « Sayed » [un clerc musulman]. Je ne veux pas embarrasser Wisaal, mais elle peut lire sur mon visage le "je vous l’avais bien dit".

Une autre réalisation du nouveau gouvernement est l’ouverture de l’aéroport de Bagdad et je suis décidé d’en profiter pour la première et la dernière fois - manifestement. D’une certaine manière, je suis contente que les lignes aériennes irakiennes reprennent enfin leur envol et soient ouvertes aux citoyen-nes. Je ne me suis pas étonnée quand les stewards nous servent la nourriture manuellement, et non sur un plateau. Je ne me suis pas étonnée de voir des mouches et des moustiques à bord. Le plus surprenant fut de nous rapprocher de l’aéroport à une altitude toujours très élevée. L’avion commence par descendre en petits cercles sans fin soulevant les coeurs et les estomacs les plus blindés jusqu’à ce que l’avion et son pilote relèvent ce défi. Un homme d’affaires assis sur un strapontin vire au bleu et, tout en s’accrochant fortement au siège devant lui, est presque en train de s’évanouir. Après que nous soyons descendus, il jure qu’il ne prendra plus jamais l’avion.

Malgré tout, je suis optimiste de faire un pas dans notre aéroport de Bagdad, auparavant l’aéroport de Saddam. Tout en remplissant quelques paperasses, l’employé me demande : "Alors Madame, avez-vous eu la chance de voter quand vous étiez à l’étranger ?" J’ai répondu fermement NON sans offrir plus d’explication. À ma surprise, il a souri et me répondit : "Ici, nous non plus ! On n’a pas quitté nos maisons ce jour-là. Et ne croyez pas toutes ces émissions télé".

Traditionnellement, les Irakien-nes ont un septième sens pour ne pas discuter avec les agents de l’administration. Toutefois, je demande timidement : « Vous êtes sérieux ? " Il a répondu tout en me remettant mes papiers : "Bon. Cela concerne moi et à les trois autres ici ".

Évidemment, après un vol aussi secoué, je ne peux pas beaucoup m’inquiéter de ce qui est vrai ou faux. Je veux juste rentrer chez moi. Je vois la sortie bondée de gens déferlant dans les deux sens frénétiquement, ne sachant pas où aller. Après nous avoir demandé de descendre de son autobus, le chauffeur explique : "l’itinéraire à l’aéroport est bloqué pour l’instant. Nous devons recevoir d’autres instructions dans une heure et demie. Il n’y a absolument rien à faire. Nous devons attendre".

Il est près de cinq heures de l’après-midi. Nous sommes dans la zone considérée comme la plus dangereuse de tout l’Irak. De manière évidente, les "Moudjahidin" et leurs projets inhumains de libération y sont fort bien implantés. Malheureusement, leur libération a plus de rapport avec la terre "sacrée" qu’elle ne concerne la population. Ils ne s’occupent pas des dizaines d’Irakien-nes massacré-es à chaque confrontation avec les "méchants" Américains. Leur libération est bâtie sur les têtes coupées de quiconque a osé poser le pied sur "leur" terre sacrée et, même les Irakien-nes ont reçu leur lots de ces décapitations.

Maintenant, deux heures effrayantes s’écoulent et nous espérons y survivre. Des unités d’hélicoptères Apache volent au-dessus de nos têtes, leurs mitrailleuses et leurs bombes pointées dans toutes les directions, pour retrouver la trace de ceux qui ont fait sauter une voiture au milieu de 4X4 américains. Notre conducteur de bus devient livide en décrivant les corps des soldats américains qu’il a vus dans la rue une demi-heure avant. Parce qu’il a eu quelques minutes de retard, il croit qu’on lui avait donné une seconde vie.

Après un sommeil rythmé par les bruits nocturnes de Bagdad, je retrouve nos ami-es pour faire le point sur la situation et les projets susceptibles d’être réalisés. Nous concluons qu’il n’y a absolument pas le moindre espoir tant que l’Occupation reste en Irak. Les projets de libération ont besoin des groupes laïques et libertaires, porteurs d’un avenir plus radieux. Nous voulons travailler par tous les moyens pour en finir avec cette occupation affreuse, mais nous nous voulons nous assurer également que ces criminels, ces héros de l’enlèvement et de la décapitation, suivront les occupants en sortant de nos vies.

Les forces militaires de l’Occupation ont distribué les tracts électoraux sous la menace des armes. Elles ont autorisé les pires groupes en Irak : les anciennes personnalités du Baas, les chefs de la théocratie islamiste et les partis nationalistes fascistes, aussi bien arabes que kurdes. Ces trois partis se retrouvent sur la même position contre les femmes, la jeunesse et les hommes libres et tous les progressistes particulièrement les organisations de la classe ouvrière.

Nous sommes les grands perdants de ces élections et encore plus pour les femmes que pour les hommes comme toujours, inutile de le préciser. Pour tous ceux et toutes celles qui ont été dupé-es par la chimère électorale, les résultats seront plus clairs dans les prochains jours : la « balkanisation » de l’Irak vient juste de commencer et la lie de la pourriture y règne maintenant ou tente de le faire. Les troupes américaines n’ont aucune intention de partir. Elles sont ici pour rester et attirer encore plus de terroristes islamistes en Irak.

Il n’y a aucun espoir dans ce gouvernement fantoche. Sous le harcèlement militaire quotidien des troupes américaines et du terrorisme islamiste meurtrier, il n’y a pas de sécurité ou de vie possible pour nous. Il nous appartient maintenant de devenir la troisième alternative, celle de la joie et de l’humanité et nous devons rassembler nos forces en vue de cet objectif.

Nous avons tenu notre réunion de l’OLFI. J’ai été étonné par le nombre de femmes et d’hommes qui viennent vers nous, des ouvrier-es, des étudiant-es et des intellectuel-les et tout particulièrement des journalistes locaux. Hadil a préparé notre programme de déplacements quotidiens dans les usines et dans les camps de réfugiés. Hanan a démarré notre programme de rencontre auprès de groupes d’étudiant-es, à commencer par le département des sciences politiques à l’université de Bagdad. Malgré cela, les autres nouvelles ne sont pas toujours positives. La mère de Haidar a signalé que dans la ville de Mahmoudiya, sa soeur, infirmière à l’hôpital local, a certifié qu’environ une trentaine de personnes - la plupart des femmes - viennent aux urgences parce que leur bout de doigt taché d’encre a été tranché par les Moudjahiddine qui étaient fâchés par leur participation au vote. Une autre infirmière nous a rapporté des histoires d’abus physique, dont une par un soldat américain qui, de la crosse de son fusil, a cassé les côtes d’une femme dans la rue.

De toutes ces nouvelles, la plus angoissante fut celle du kidnapping de notre chère Giuliana Sgrena, journaliste au Manifesto, enlevée par les Moudjahiddine. Elle avait dépensé toute la journée du dernier mardi et une bonne partie du jeudi avec nos militantes et une de nos résidentes du foyer [centre d’accueil pour les femmes victimes de violences à Bagdad initié par l’OLFI - NdT]. Nous avons été horrifiées en pensant aux conséquences possibles.

Aujourd’hui, notre bureau était plein de monde de toute sorte. Malgré toutes les difficultés, nous sentons une détermination désespérée pour maintenir bien hauts nos drapeaux pour la liberté et l’égalité. J’ai le sentiment que le potentiel pour tendre vers un changement est beaucoup plus grand après deux ans de mensonges consécutifs sur la sécurité et la démocratie de la part de la Coalition et de son gouvernement fantoche.

Le temps est venu pour que nous augmentions en nombre et de redresser la tête. Et ce manège horrible qui force à appeler « démocratie » une tyrannie affreuse ne peut plus continuer.

photo : 19 janvier 05 - Cet avant-poste militaire australien a été la cible d’un attentat suicide à la voiture piégée. On distingue en bas à gauche de la phote deux corps. source : Dahr Jamail’s Iraq Dispatches

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Auteurs
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Fédération internationale des réfugiés irakiens
Yanar Mohammed
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