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L’opposition libanaise est-elle une alternative ?

Il n’est pas question de dire que la présence syrienne au Liban et son soutien à cette classe dirigeante ne devrait pas cesser. Mais nous ne pouvons pas permettre aux criminels de guerre et aux fascistes le détournement des appels sincères à la paix et à la liberté.

Quelques jours après des orages sporadiques à Beyrouth, plusieurs personnes n’ayant rien à faire le lundi ont probablement décidé de faire une promenade le long du seul bout restant de "corniche" sans construction, le bout qui a sur ses deux côtés des hôtels de 4 à 5 étoiles pour touristes riches. Le cortège des automobiles de l’ex-Premier-ministre Rafic Hariri a décidé de prendre cette route (sa préfêrée) après une réunion au Parlement qui se trouve au milieu de restaurants coûteux dans le centre de la ville.
Hariri, le "Sauveur" de l’économie libanaise

Le centre-ville de Beyrouth est connu comme étant la propriété de SOLIDERE, la société au capital de plusieurs milliards de dollars appartenant partiellement à Hariri. Il y a tout dans le centre-ville : bâtiments, routes, services, cafés, hôtels, immeubles de bureaux, trottoirs, parcs et même le bâtiment logeant la municipalité de Beyrouth. On a donné une compensation aux propriétaires fonciers originaux sous forme de pseudo-parts qui se négocient à peu près 10 $, comparées à la valeur de 100 $ des parts négociées au marché "réel".

SOLIDERE possède tout le centre-ville de Beyrouth, à une exception près : l’Hôtel St Georges à l’ouest de la corniche. Son propriétaire refuse de céder et soutient même une campagne pour arrêter SOLIDERE. Le mois dernier, pour soutenir SOLIDERE, le régime a ainsi harcelé une réunion appelée par le Comité des Propriétaires Légitimes au centre-ville de Beyrouth. Ce comité représente 400 anciens propriétaires, locataires et commerçants. L’hôtel St Georges était probablement le dernier bâtiment vu par Hariri avant son décès.

À 12h55 lundi 14 février 2005, les automobiles de Hariri ont été réduites en pièces par 300 kilos (à ce qu’il semble) de TNT. La Mercedes-Benz blindée et l’une des meilleures équipes d’experts de sécurité qu’on puisse acheter n’ont pas pu empêcher la fin d’une ère qui avait commencé au moment de l’invasion israélienne du Liban en 1982. L’explosion a tué Hariri, 7 de ses gardes du corps et 8 témoins ; des centaines de personnes ont été envoyées à l’hôpital, une personne est toujours disparue, et l’ex-ministre de l’économie est dans une situation très grave.

La politique de Hariri n’était pas aussi claire que son projet économique de transformation de Beyrouth en Hong-Kong, avec ce que cela entraîne de privatisations et de réduction de services sociaux. Le centre de Beyrouth est ce qu’une ville est censée être : des banques, des cafés, des restaurants, des boîtes de nuit, des hommes d’affaires, le bâtiment de l’ONU où on gaspille l’argent de l’aide et bien sûr plein de mosquées et d’églises. Presque toutes les nouvelles activités et débouchés dans le secteur servent aux riches. L’exclusivité du "nouveau" centre-ville est renforcée par la sécurité privée et l’armée libanaise qui a le rôle de protéger la place principale et défendre les gens portant des foulards palestiniens et les voitures pleines de jeunes s’aventurant des pauvres faubourgs pour jeter un coup d’oeil à la Terre Promise.

La réalité du Liban est très différente du pays des rêves : 40 milliards de $ de dette, un chômage de 30 %, un taux d’exode important des "cerveaux", autour d’un demi-million de personnes vivant entassées dans les quartiers et les taudis de Beyrouth, et le reste du pays considéré comme périphérique. En mai dernier, quelques centaines d’ouvriers ont osé manifester contre l’augmentation des prix du carburant. Cinq manifestants ont été tués par l’armée libanaise. Hariri était toujours Premier ministre, à ce moment-là et personne de la prétendue opposition ne s’est insurgé contre ce crime d’Etat.

En réalité, Hariri obtenait tout d’eux grâce à une alliance de longue date (et des affaires) avec le leader de l’opposition, Walid Jumblatt. Après le renouvellement inconstitutionnel et illégitime du mandat du Président Lahhoud, Hariri a démissionné du gouvernement, tout en gardant de bons liens avec son sponsor, le régime syrien. Il espérait que la vague naissante d’opposition contre la reconduction du Président et contre la politique du gouvernement le remettrait au pouvoir. Pour cela, il a eu besoin des Syriens. Il a aussi voulu une base de pouvoir et puisqu’il s’est considéré comme un leader des Sunnites, il a eu besoin d’appui. Pour cela, il a eu besoin de l’opposition qui gagnait plus de raison en appelant à un retrait syrien du pays.
Une prétendue opposition très opportuniste

Qu’appelle-t-on "l’opposition" ou “Rencontre de Bristol” ? (Bristol étant un hôtel 5 étoiles où ses membres se réunissent). C’est un regroupement récent qui s’étend du Mouvement Gauche Démocratique (HYD - d’après son acronyme arabe), une scission du Parti communiste libanais, à quelques intellectuels "de centre-gauche" qui avaient précédemment soutenu les EU lors de l’invasion de l’Irak et au Gemayyel Phalanges.

Gemayyel est le fils de l’ancien leader du parti "Le Kata’eb" (Les Phalanges). Ce parti a été formé après la visite de Pierre Gemayyel en Allemagne durant les Jeux olympiques de 1936. En continuant le legs de son grand-père, le petit-fils Pierre avait insulté la confession Shi’a il y a quelques semaines en les appelant "la quantité " tandis qu’eux (c’est-à-dire les Chrétiens) avaient "la qualité".

Le terrain d’entente de l’opposition est situé autour de Walid Jumblatt, le leader de la confession des Druzes, un membre du Parlement libanais, ex-ministre et le chef du Parti “Socialiste Progressif “ (2ème Internationale). Il est aussi un grand propriétaire foncier et un des multimillionnaires du Liban. Mais il est surtout connu pour son passé de leader de la milice, ayant organisé le nettoyage ethnique des Chrétiens de sa région pendant la guerre civile libanaise. Il l’a reconnu à de nombreuses occasions, où il nous a aussi rappelé qu’il est protégé par la loi d’amnestie qui a été mis en place par lui et d’autres chefs militaires, le même groupe de personnes qui avaient conduit la guerre civile ayant été choisi par les Etats-Unis, la Syrie et l’Arabie Saoudite pour diriger le pays pendant la période de paix.

L’autre pôle fort de l’opposition est Michel Aoun, le Général démis de la Présidence après sa tentative échouée de guerre de libération contre l’occupation syrienne. C’était une guerre de libération où les libérateurs ont dirigé leurs armes sur le secteur occidental de Beyrouth, parce qu’ils étaient arrivés à en contrôler le secteur oriental. Ce fût un des épisodes les plus horribles de la guerre civile. Michel Aoun est aussi couvert par la loi d’amnistie et vit maintenant en France. Tandis que Walid Jumblatt contrôle la confession Druze (et la "Gauche Démocratique"), Aoun contrôle une grande partie des Chrétiens qui accusent la présence de la Syrie au Liban de tous leurs maux.

Bien que les intellectuels de la gauche démocratique soutiennent "le Nationalisme libanais", ils ont réussi à adopter le slogan de leurs opposants nationalistes arabes. "Aucune voix ne dépasse la voix de la bataille" était un slogan utilisée par les régimes arabes successifs et les partis pan-arabes pour étouffer tout appel au changement ne passant par nécessairement la libération de la Palestine. Cette devise, si détestée habituellement par ces intellectuels, est devenu leur slogan depuis leur adhésion à l’opposition. Pour eux, tous les maux du pays sont la conséquence de l’occupation syrienne et le départ de la Syrie du Liban est le préalable à tout changement.
Qui a tué Hariri ?

La Syrie a été montrée du doigt par "la communauté internationale", c’est-à-dire le Conseil de Sécurité de l’ONU qui comprend les 5 empires restant de la 2ème Guerre mondiale et 10 observateurs. La résolution 1559 de l’ONU appelle ainsi au retrait des troupes syriennes du Liban. L’opposition (presque tout précédemment donnés leurs positions politiques par l’intervention syrienne) a profité cette occasion de monter contre le gouvernement libanais soutenu par la Syrie. Hariri était sur le point de rejoindre l’opposition, envoyant déjà des gens pour le représenter à ses réunions. La conclusion de beaucoup de monde est donc que la Syrie a tué Hariri. Cette conclusion est partagée par la France et n’est pas démentie par les EU. Elle est aussi partagée par beaucoup de Libanais qui se sont exprimés dans les rues ces derniers jours.

Le poids de cette conclusion est soutenu par la majorité des mass-médias locaux et régionaux, insistant sur l’image d’un Hariri sauveur (il a aimé les pauvres et les invitait à manger dans sa maison pendant le Ramadan).

L’enquête comique du gouvernement libanais sur l’explosion mène aux "Islamistes". Mais s’agit-il du jeune homme barbu devant une bannière de fortune dont on a montré la bande-vidéo sur Al-Jazeera ? Ou est-ce que ce sont les 12 Australiens barbus qui ont quitté le pays 3 heures après l’explosion, ont été arrêtés par des autorités australiennes et immédiatement remis en liberté ? Est-ce que c’était une attaque suicide ? Devrait-il y avoir une enquête internationale comme exigée par Jacques Chirac, Condoleezza Rice et la Réunion de Bristol ? La TNT a-t-elle été posée sous terre ou était-elle dans une voiture garée le long de la route, en utilisant un dispositif de détonation qui ne pouvait pas être détecté par l’équipement d’Hariri ?

La polarisation a atteint son maximum. L’opposition appelle aux grèves sauvages quotidiennes près de la tombe de Hariri, commodément placée près des cafés du centre ville, le “Virgin Megastore” et la Place des Martyrs. Les organisateurs appellent tous les "vrais" Libanais à les rejoindre, répercutant les affiches réalisées par des expatriés libanais en France et aux EU clamant "Le Liban pour les Libanais" : Le Pen doit être très fier de ce slogan. En réalité, certains des organisateurs de l’opposition à Paris sont membres du Front National. Les attaques sporadiques mais réelles contre des ouvriers syriens et les chants scandés contre les membres de communautés non représentées dans la coalition de Bristol prouvent que ce n’est pas une exception. "La gauche" de l’opposition, représentée par les ex-communistes (HYD), quelques intellectuels pro-démocrates, et le Mouvement pour le Renouvellement Démocratique écarte ces incidents et prétend que puisque le Liban se bat contre son indépendance, des réactions fascistes et racistes sont d’une façon ou d’une autre acceptables. Les leçons de mouvements nationaux de libération, avec leur racisme soft (par exemple, les pan-Arabists’ rejetant les appels des Kurdes ou des Amazigh demandant leur représentation) n’ont certainement pas été apprises. Cette fois-ci, "l’ennemi" sont les migrants économiques syriens employés dans les activités des patrons comme Hariri, Jumblatt, Nassib Lahhoud (leader du Mouvement pour le renouvellement Démocratique) et utilisés comme force de levier par la classe dirigeante (le régime et son opposition) contre le prolétariat au Liban.
Un régime soutenu par des assassins

Les pouvoirs soutenant le régime, plus connus comme étant "les partisans" (de la Syrie), ont leur part de criminels de guerre et de capitalistes. Il est formé de l’ex-chef de l’armée devenu Président de la République, les Syriens Baathists, des Nationalistes syriens (un autre parti inspiré par Hitler), le Mouvement Amal (dirigé par le président du Parlement et responsable de crimes de guerre, dont le siège des camps palestiniens qui a causé presque autant de désastres que les massacres de Sabra et Shatila), des chefs militaires, des fils de seigneurs féodaux, les symboles de le corruption politique et économique dans le pays.

Le Hezbollah et le Parti Communiste ont choisi de rester sur la touche. Le premier veut agir comme un médiateur puisque n’importe quelle instabilité pourrait mettre en danger le travail de la "résistance". Il craint aussi que des demandes américaines contre eux soient acceptées par l’opposition libanaise qui met en doute le rôle de la "résistance" du Hezbollah et tire déjà le parti dans une confrontation, à l’exaltation de pouvoirs occidentaux. Le Parti Communiste opte quant à lui pour une politique attentiste : "attendre et voir".
Et demain ?

Nous sommes plus d’une semaine après l’assassinat de Rafic Hariri. Autour de 50 000 personnes ont manifesté, portant les drapeaux des Phalanges, des Forces libanaises (une milice de guerre civile responsable de massacres, de bombardements aveugles et d’enlèvement de civils), du Gardien des Cèdres (dont le leader est accueilli par le régime israélien) et du Parti Socialiste Druze. Lundi 29 février 2005, le Parlement interrogera le gouvernement à propos de l’assassinat.

Il reste à savoir si le régime décidera de réprimer l’opposition. La stratégie policière de l’état n’est pas rare, mais il semble que le gouvernement choisit de laisser les choses se dérouler afin de ne pas être responsable d’un massacre. Il reste aussi à voir si certains des éléments plus raisonnables de l’opposition peuvent résister à l’attitude raciste majoritaire de la coalition. Malheureusement, Walid Jumblatt nous a promis que le régime irait au diable, soutenu par les gouvernements français et américains. Ceux qui veulent se rappeler les atrocités de la guerre civile savent exactement ce que signifie l’enfer pour Jumblatt.

Pendant 15 ans de guerre civile et une période équivalente de paix, le Liban a vu de quoi les deux camps sont capables : la destruction complète du pays pendant la guerre, suivie de l’écroulement des systèmes éducatifs, de santé et des autres services publics, l’augmentation de la dette publique comme dans les plus mauvais exemples d’Amérique latine, l’éloignement des femmes et des jeunes du processus démocratique, l’un des taux de corruption les plus élevés du monde et une économie qui a créé un fossé infranchissable entre les 5 % de la population qui ont tout et ceux qui ne possèdent rien d’autre qu’une promesse illusoire d’un visa pour n’importe quelle destination.

Par Ghassan Makarem
24 février 2005.

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