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Vague de grève en Irak : entretien avec Falah ALWAN (FWCUI)

Ces deux derniers mois il y a eu une énorme vague de grèves : les ouvriers du textile à Kut, les ouvriers de l’énergie à Nasiriyah, les ouvriers des produits de l’aluminium à Nasiriyah, les ouvriers de l’industrie chimique à Bagdad, les ouvriers du cuir à Bagdad, et les ouvriers agricoles y ont notamment participé.

Il y avait différentes raisons pour chaque grève. Beaucoup étaient une réponse aux augmentations subites du prix du carburant. Cela a mené à une vague de grèves pour augmenter les salaires.

D’autres grèves étaient une réponse face aux menaces de privatisation, particulièrement pour les ouvriers des produits aluminium et les ouvriers de l’énergie. Les ouvriers sont devenus soupçonneux envers leurs patrons qui préparaient la privatisation et ils craignaient de perdre leur travail.

Certaines de ces grèves étaient spontanées - ce fut le cas des ouvriers du textile, et d’une grève à l’usine de Pepsi-cola à Bagdad. Dans d’autres cas, la fédération des Conseils Ouvriers et des syndicats Irakiens a joué un grand rôle dans ces grèves.

Nous avons organisé ces grèves et nous les avons menées pour ne pas nous sentir à l’étroit - nous avons voulu élargir cette vague de grèves et essayer d’unifier les revendications ouvrières.

Notre ambition était de les transformer en une large lutte des ouvriers en Irak. Les obstacles étaient le manque de communication et les problèmes de sécurité. En plusieurs endroits les islamistes sont puissants, et il est difficile de s’organiser. Vous risquez d’être tué, dans les régions de Mossoul, de Ramadi, ou Bassora.

Il est possible de s’organiser sur les lieux de travail, mais il est très difficile de s’organiser dans les rues en raison de la situation d’insécurité. Quand les ouvriers font la grève, ils n’organisent pas des piquets de grève dans les rues. Ils vont dans les bureaux de direction de l’usine, ou ils restent à la maison.

Les ouvriers agricoles ont stoppé le travail dans 300 fermes d’état. Ils s’en sont servis pour recevoir des primes représentant une part des profits annuels. Maintenant, après la chute de l’ancien régime, les primes ont été supprimées. Ils sont payées seulement 80.000 dinars par mois, l’équivalent de 60$. C’est pourquoi ils sont en grève.

Il est difficile de s’organiser dans toutes ces fermes d’état, mais nous sommes parvenus à nous développer au sein d’entre-elles dans trois régions.

La plupart du temps les ouvriers ont partiellement réussi dans leurs luttes. Les ouvriers chimiques ont gagné presque toutes leurs revendications. Les ouvriers de l’énergie et les ouvriers du cuir ont gagné environ la moitié de ce qu’ils ont exigé. Les ouvriers agricoles ont gagné sur certaines de leurs demandes.

Les ouvriers du textile à Kut ont été attaqués et quatre ouvriers ont été blessés. Le gouvernement a répondu sur la base des lois du travail du régime Baathiste, indiquant que les ouvriers étaient "des fonctionnaires" et qu’ils n’avaient pas le droit de grève. Les ouvriers du textile ont subi une défaite.

Une des raisons des grèves, s’explique du fait que c’est l’hiver ici et les ouvriers ont besoin de pétrole pour chauffer leurs maisons. Les prix élevés du carburant rendent également le transport très cher, et augmentent le prix de la nourriture transporté d’un endroit à l’autre.

Avec les ouvriers du cuir, la grève est partie de la corruption au sein de la direction de l’usine. Les ouvriers l’ont utilisé pour obtenir des primes saisonnières, mais la direction les a retirées.

Cette vague de grèves était la plupart du temps défensive. Il y a un niveau énorme de chômage, et les ouvriers font face à la menace d’être renvoyé de leur travail s’ils émettent des revendication plus larges, ou des revendications politiques. Ces ouvriers totalement démunis ont pourtant gravi une étape et ils peuvent accroître leurs revendications et élargir leurs horizons pour une vraie lutte de la classe ouvrière en Irak.

Les questions des salaires, du chômage, et de l’occupation affectent les ouvriers. Une section des ouvriers est menée par le camp réactionnaire de l’Islam politique. Et l’Islam politique a divisé les ouvriers sur la base des sectes religieuses et des groupements ethniques. Cela affecte la classe ouvrière. Pourtant, il n’existe pas vraiment une division sectaire à l’intérieur des lieux de travail. Par exemple, dans l’usine du textile où je travaille il y a des chiites et des sunnites, et il n’y a aucun problème. Quelques militants chiites veulent introduire la question religieuse dans les usines, mais les ouvriers n’en veulent pas.

La fédération des Conseils Ouvriers et des syndicats irakiens a des branches dans différentes villes - Bagdad, Bassora, Nasiriyah, Kirkuk, et Mossoul. Dans ces villes nous avons installé des comités sur les lieux de travail. Dans plusieurs villes, nous sommes la principale fédération de syndicats. À Bassora nous avons des comités parmi les ouvriers du pétrole, dans la centrale électrique, parmi les ouvriers du bâtiment, et dans le secteur du transport. A Nasiriyah c’est principalement les ouvriers des produits de l’aluminium qui nous ont rejoint.

Sur chaque lieu de travail, les ouvriers qui sont membres de la fédération réunissent et élisent leur propre comité. Celui-ci dépend des ouvriers eux-mêmes. Par exemple, dans une usine avec 230 ouvriers, 105 sont des membres de la fédération, et le comité compte sept personnes.

Vous ne pouvez pas vraiment dire que nous nous organisons secrètement, mais parfois nous devons employer différentes méthodes d’organisation pour duper la direction. Plusieurs lieux de travail relèvent encore de l’Etat, et nous employons différents noms pour organiser les ouvriers - le "comité des ouvriers", le "rassemblement des ouvriers", etc...

À Bassora, par exemple, il y a une branche de la fédération, avec des personnes qui ont été choisies pour mener la branche. Elles dirigent le travail des comités dans les différents lieux de travail, mais ces comités sont élus par les ouvriers sur le lieu de travail.

Quand la fédération a organisé sa conférence à Bassora, les ouvriers, sur chaque lieu de travail, se sont réunis pour choisir les représentants qui se rendraient à la conférence, et alors, ces représentants ont élu les responsables locaux.

Quant aux ouvriers qui sont des membres de la fédération mais pas membres des comités - la direction de la branche ira sur les lieux de travail rencontrer ces ouvriers, pas pendant les heures de travail, parce que cela n’est pas permis, mais après les heures de travail ou pendant la pause du midi. Nous n’avons pas une structure bureaucratique. Si n’importe quel membre de la fédération a une critique ou une plainte, il peut aller directement au comité de direction pour déposer sa plainte ou pour l’éditer dans notre journal.

Les heures de travail sont variables. En plusieurs endroits ils finissent le travail tôt, de sorte que les ouvriers peuvent rentrer tôt à la maison, en raison de la situation d’insécurité. Cependant, leur salaire est grignoté en fonction de la dépendance vis-à-vis de la gestion locale. Il n’y a aucune loi du travail pour couvrir cela.

Il y a des problèmes qui sont provoqués par de vieilles lois qui empêchent notre extension syndicale. Et quelques ouvriers ne sont pas syndiqués parce qu’ils considèrent toujours les syndicats en tant qu’élément de l’appareil d’état. Leur confiance doit être gagnée.

Nous avons des syndicats Irakiens d’envergure nationale dans la fédération, par exemple chez les ouvriers des produits chimiques, ou chez les ouvriers du cuir. Le bureau exécutif et principal est à Bagdad.

Sur quelques lieux de travail il y a d’autres syndicats qui s’organisent, mais nous avons nos propres comités. Nous n’avons aucun problème au sujet de travailler avec d’autres syndicats, aussi longtemps qu’ils ne créent pas de problèmes avec nos membres, mais, par exemple, nous avons des problèmes avec l’IFTU [ fédération irakienne des syndicats ] sur les lieux de travail. Les représentants d’IFTU introduisent des ordres officiels sur le lieu de travail et indiquent que la fédération des Conseils ouvriers n’est pas autorisée, qu’elle est illégale, qu’elle n’a aucun droit de s’organiser. Parfois ils menacent de licencier nos membres.

Le GFTU [ l’ancien syndicat du parti baathiste ] s’est dédoublé maintenant. Dans le sud, le CSRII [ le Conseil suprême de la révolution islamique en Irak ] l’a expurgé de ses vieux baathistes et maintenant ils ont une organisation appelée GFITU. Ils ont d’abord voulu l’appeler "union islamique" ou quelque chose comme cela.

Quelqu’un a vu le chef du GFITU ivre, quand il allait à une réunion, ainsi les ouvriers ne lui font pas confiance en tant que chef du syndicat islamique. Ce qui reste du GFTU est maintenant dominée par les tribus sunnites et les anciens membres baathistes. Mais le GFTU et le GFITU n’ont aucune vraie existence. Ils sont juste des noms. Ils n’ont aucune organisation sur les lieux de travail.

Le syndicat des enseignants est indépendant. Il n’appartient à aucune fédération. Chaque fédération voudrait les avoir avec eux, mais ils n’ont rejoint personne. Ce n’est pas très claire de savoir quelle force politique est dominante ou la plus influente en leur sein.

Le GFTU et le GFITU réclament que le syndicat de la Compagnie Pétrolière du Sud de Hassan Juma’a les rejoigne, mais je n’y crois pas. La FWCUI a un comité parmi les ouvriers du pétrole à Bassora aussi bien qu’à Kirkuk, et il n’y a aucun conflit avec Hassan Juma’a. Il effectue son travail et nous effectuons notre travail. Nos relations avec eux sont positives.

Quant aux organisations syndicales Kurdes, il y a en deux, attaché à l’UPK et au PDK, à un tel niveau, que nous ne pouvons rien partager avec eux.

La principale fédération qui appelle à la grève et aux mobilisations ouvrière est la notre.

Nous n’avons pas d’organisation d’étudiants. Je ne pense pas qu’il y ait vraiment de syndicats étudiants en Irak. Ils réclamaient que le Parti communiste établisse un syndicat d’étudiants, mais quand ils ont commencé à le faire, les islamistes ont menacé toutes les étudiantes et étudiants qui s’assailleraient ensemble ou allant à n’importe quels endroits ensemble.

En ce qui concerne les chômeurs, un de nos projets était d’effectuer un aperçu, au moins à Bagdad, pour trouver le vrai pourcentage des chômeurs. Mais le ministère du travail a rejeté ce projet. Ils ont dit que nous ne sommes pas un syndicat officiel, ainsi nous n’avons pas la permission de faire cela.

Nous avons également fait campagne pour la formation des chômeurs, mais le ministère du travail a refusé cela aussi.

Nous avions l’habitude d’organiser des protestations à l’entrée du ministère du travail pour exiger une allocation chômage. Maintenant, en raison de la situation de sécurité, il est très difficile d’organiser des manifestations de rue, mais nous n’avons pas arrêté notre campagne concernant le dépôt de plaintes aux ministères et aux organismes internationaux.

La nouvelle ébauche de loi du travail a été présentée par ILO [ Bureau International du Travail ], et j’ai été nommé pour assister à des discussions sur ce point à Amman. Elle inclut la liberté d’organisation, mais au sujet des grèves et ainsi de suite elle n’est pas très claire. La fédération prévoit ses propres amendements à cette ébauche de texte :une semaine de 35 heures environ, deux jours de vacances par semaine pour les ouvriers, l’allocation chômage, et des aides pour les femmes qui travaillent à la maison. Mais le ministère du travail ne tient pas compte de ces dernières revendications.

Je pense que cette loi pourrait être mise en application, une fois que les privatisations auront été réalisées.

Les revendications politiques que nous voulons organiser avec les ouvriers sont un retrait immédiat des troupes d’occupation, un état séculier, de liberté et d’égalité, et ainsi de suite. [ mais immédiatement les organisations ouvrières seraient-elles assez fortes pour défaire les milices islamistes ? ] Non. Les milices islamiques sont bien armées et il n’est pas possible que les ouvriers s’y confrontent à l’heure actuelle. Si les ouvriers refusent de joindre ces milices, ils les affaibliront. Mais pour le moment la situation est difficile.

Peu de membres de la fédération sont des femmes, seulement 10% environ. La situation d’insécurité et la montée de l’Islam politique rendent les choses difficiles. Il y a beaucoup de femmes dans les secteurs comme les hôpitaux et les banques, mais il est très difficile de s’y organiser.

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Auteurs
Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak
Congrès des libertés en Irak
Solidarité internationale
Parti communiste-ouvrier d’Irak
Fédération internationale des réfugiés irakiens
Yanar Mohammed
Solidarité Irak
Nicolas Dessaux
Houzan Mahmoud
Stéphane Julien
Olivier Théo
Falah Alwan
Bill Weinberg
Organisation pour la liberté des femmes en Irak
Mansoor Hekmat
Azar Majedi
SUD Education
Camille Boudjak
Parti communiste-ouvrier du Kurdistan
Karim Landais
Muayad Ahmed
Richard Greeman
Tewfik Allal
Alexandre de Lyon
Fédération irakienne des syndicats du pétrole
Yves Coleman
Olivier Delbeke
Regroupement révolutionnaire caennais
Vincent Présumey

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