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Violées, enlevées, égorgées, l’enfer au carré des Irakiennes

La situation des femmes s’est fortement dégradée depuis la guerre et sous l’occupation américaine. Reportage dans un pays en proie au chaos et à l’arbitraire des groupes extrémistes et fondamentalistes.

Bagdad,

correspondance particulière.

Tabassés, ligotés, les hommes sont entassés dans un pick-up, visage plaqué contre la tôle. Après leur avoir asséné quelques coups de pied, les militaires irakiens s’engouffrent dans la rue Sadoun, une des principales artères de Bagdad, en tirant des rafales de kalachnikov. La pêche aura été miraculeuse. Une vaste opération menée conjointement par la police et l’armée irakienne a conduit la semaine passée au démantèlement d’un réseau terroriste d’envergure. Une dizaine de jeunes femmes, enlevées puis violées ont été découvertes dans le quartier Betwain, au coeur de Bagdad, réputé pour abriter des gangs de Soudanais et d’extrémistes arabes. Selon les autorités, plusieurs d’entre elles auraient été données en pâture aux kamikazes pour un « avant-goût du paradis », avant d’être exécutées ou égorgées. Les arrestations ont eu lieu en pleine rue, devant une nuée de badauds hébétés.

Ces scènes, dignes des plus mauvais westerns, sont devenues le quotidien des Irakiens. Parmi les victimes de ce conflit armé qui s’éternise, les femmes, majoritaires dans le pays. Dans une récente étude, Amnesty International dénonce les violences et les menaces accrues dont elles font l’objet. L’organisation exige que la nouvelle constitution les protège contre toutes formes de discriminations. « Plusieurs femmes politiques et militantes des droits des femmes ont été tuées par des groupes d’opposition armés », précise-t-elle, avant d’ajouter qu’après « des décennies de violences, les femmes méritent un sort meilleur ». Depuis plus d’un an, les actes terroristes commis par des groupes islamistes sur des femmes ont considérablement augmenté. Ces violations auraient, - selon diverses associations, atteint leur paroxysme durant le mois de Ramadan. Le Conseil islamique de - Falouja devait, avant l’offensive américaine dirigée contre Falouja, édicter une fatwa incitant les moudjahidin à violer les filles de dix ans avant qu’elles ne le soient par les Américains.

Mossoul, la ville du nord de l’Irak, est devenue à son tour la plaque tournante du crime. L’insurrection armée, qui contrôle la cité, y fait régner la terreur. Les cas de femmes enlevées, violées et exécutées viennent gonfler les victimes de la guérilla. L’Organisation pour la liberté des femmes en Irak rapporte que deux d’entre elles, des chrétiennes, ont subi ce sort avant d’être vendues comme des - esclaves sexuelles. « Ce n’est qu’après quatre jours de viols sans interruption que ces deux femmes sont parvenues à s’enfuir », explique-t-elle. Des exactions, qui touchent un nombre considérable d’étudiantes vivant en zones rebelles. Dans la province d’Al-Anbar, théâtre de violents affrontements entre la résistance sunnite et les troupes américaines, des tracts exhortent les femmes à sortir voilées, à ne pas serrer la main des hommes ou encore à ne pas les fréquenter.

« Nous vivons un enfer, explique Nidal, une étudiante en médecine originaire de Ramadi. Plusieurs de mes amies ont cessé l’université après avoir reçu des menaces de morts. Nous vivons en sursis », souligne-t-elle. Certains quartiers de Bagdad subissent aussi la foudre des plus radicaux. À Adhamia, un des hauts lieux sunnites de la capitale, plusieurs coiffeurs ou magasins de vêtements pour femmes ont été sommés par des groupes religieux de cesser d’employer des hommes. Noura, une fonctionnaire, en a été témoin. « Le phénomène est nouveau mais simple : on vous glisse une lettre sous la porte en vous menaçant de faire exploser votre commerce ou de vous tuer. Si en tant que femme vous fréquentez les lieux, vous pouvez être fusillée », dit-elle. Écoeurée par la violence, la jeune fille envisage de quitter l’Irak avec sa famille.

Ces mauvais traitements qui, - selon plusieurs ministres femmes, « touchent sans - distinction aussi bien les hommes que les femmes » ne doivent pas rendre invisible « l’amélioration de la condition féminine en Irak ». « Regardez-moi, je porte un voile et je peux conduire. L’Irak n’est pas l’Arabie saoudite », soutient, sourire aux lèvres, Leila Abdul Latif, ministre des Affaires sociales. Au sein de la nouvelle Assemblée - nationale, les Irakiennes - représentent plus de 30 % des députés. La constitution provisoire, adoptée en mars 2004 par le Conseil de gouvernement, exige que 25 % des sièges reviennent aux femmes. Un droit qu’elles entendent bien inclure dans la nouvelle constitution.

« Le droit des femmes va être un des plus gros défis de la constitution, c’est pourquoi nous travaillons avec des groupes de femmes pour - former une plate-forme qui représente le point de vue des femmes et influence la constitution », explique Nesreen Mustafa Berouari, ministre des Travaux publics et épouse du président irakien. Consciente néanmoins de la radicalisation de la société irakienne et de l’enfer que - vivent les Irakiennes « d’en bas », elle affirme craindre - davantage la montée du « conservatisme et du fondamentalisme » que de « l’islamisme ». Housan Mahmoud, une activiste kurde, ne partage pas son opinion. Pour elle, les groupes islamistes ont imposé le voile tout en utilisant la prostitution à leur propre fin. « Actuellement, des mariages de divertissement sont contractés. Les hommes riches épousent temporairement des femmes, souvent pour quelques heures, en échange d’argent. Cloisonnées à la maison et privées de leur indépendance, les femmes sont aujourd’hui confrontées à une autre forme de misère », dénonce-t-elle.

Après plus de quarante-cinq années d’oppression politique, Zakya Al Zaidi poursuit sa lutte. Elle est la plus ancienne militante communiste d’Irak, à la tête elle aussi d’une organisation féminine, et elle se raccroche à quelques signes positifs de la situation des femmes. « Leur participation massive aux élections a accru leur légitimité au sein de la société », croit-elle pouvoir affirmer. Avant d’ajouter cependant aussitôt : « Il ne faut pas en oublier pour autant la menace des islamistes qui tentent de contrôler le pays. C’est en mobilisant nos amis à l’intérieur et à l’extérieur du pays que nous parviendrons à faire baisser cette fièvre, ennemie de tout progrès. »

Pascale Icho Warda, actuelle ministre de l’Immigration, se veut, elle aussi, rassurante sur l’avenir des Irakiennes : « Il n’y a aucune raison d’avoir peur si les principes de la démocratie sont respectés. L’espoir est dans l’âme du peuple irakien qui veut aller en avant et changer ! » insiste cette francophone, experte en droit international. Cet optimisme de bon aloi de ces femmes de « l’élite » ne saurait toutefois faire oublier la réalité de ces millions d’Irakiennes que dépeint le rapport d’Amnesty pour qui les conditions de vie depuis la guerre et l’occupation américaine sont devenues littéralement infernales.

Anne Sophie Le Mauff
L’Humanité, 12 mars 2005

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