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Les intégristes chiites font la loi dans les rues de Bassora

Deux ans après la chute de Saddam, l’Amérique a été conspuée à Bagdad à l’appel de l’imam radical Moqtada al-Sadr

Deux ans après la chute de Saddam Hussein, des dizaines de milliers d’Irakiens ont conspué les Etats-Unis samedi à Bagdad. La manifestation, la plus importante depuis deux ans, a répondu à l’appel de l’imam chiite radical Moqtada al-Sadr. La violence, attribuée à la rébellion sunnite, a connu un regain en ce jour anniversaire, faisant 30 tués. A Bassora, dans le Sud chiite, où les religieux ont emporté les élections du 30 janvier, les miliciens de Moqtada al-Sadr, partisans d’un Etat islamique, cherchent à imposer la charia, au désespoir d’une bonne partie de la population.

Bassora (Irak) : Delphine Minoui
[Le Figaro 11 avril 2005]

Quand Celia Garabet, jeune chrétienne brune de 21 ans, quitta son domicile ce matin-là, le ciel était bleu pur et la brise venue du Golfe balayait la chaleur du début de printemps. Le temps était idéal pour le pique-nique organisé par 400 étudiants irakiens de la faculté d’ingénierie de Bassora, sous les palmiers du parc Andalous, non loin de la rive du Chatt al-Arab. La partie de campagne a viré au cauchemar, sous les coups des miliciens de l’imam chiite radical, Moqtada al Sadr.

« J’étais assise avec des amies à l’extrémité du jardin, quand j’ai vu plusieurs de mes camarades courir en tous sens », se souvient Celia, visage pâle et chevelure fine. « Un homme masqué, vêtu de noir, s’est planté en face de nous en nous demandant violemment pourquoi nous ne portions pas de foulard. J’ai reçu un grand coup sur la tête. Partout, c’était la panique, on entendait des jeunes crier et des tirs en l’air. Comme j’essayais de me diriger vers la sortie, j’ai été frappée d’un second coup avec une barre de fer. Ce fut le trou noir pendant quelques minutes », poursuit, fébrile, la jeune femme. Trois semaines plus tard, elle continue à porter une minerve autour du coup. Elle voit trouble et souffre de migraines.

La partie de campagne, première du genre en deux ans, s’annonçait pourtant bien. Les étudiants, avec l’accord du recteur, s’étaient donné rendez-vous au parc Andalous. La plupart des filles portaient le foulard. Seules les jeunes chrétiennes et quelques musulmanes n’étaient pas couvertes. « Nous avons joué au volley-ball. Les copains avaient apporté de la musique et quelques garçons ont dansé. Nous n’avions pas d’alcool, raconte Mohammed Samir, chiite de 22 ans et camarade de classe de Celia. Au bout d’une heure, nous avons vu surgir une trentaine de jeunes hommes en noir, munis de kalachnikovs, de bâtons et de longs couteaux. Ils nous ont attaqués en nous accusant d’être des infidèles. Ils traitaient les filles de prostituées. »

Parmi les assaillants, Celia reconnaît Cheikh Abdullah Mohammed, jeune clerc enturbanné, responsable des affaires étudiantes dans l’organisation de Moqtada al-Sadr. « C’est lui qui donnait les ordres », dit-elle. Au bout de quelques minutes, la police maritime, en patrouille dans le coin, intervient. « Mais, au lieu de venir à notre secours, la moitié des policiers se sont rangés du côté des miliciens », regrette le jeune Mohammed. Plusieurs étudiants, gravement blessés, passèrent la nuit à l’hôpital.

Les jeunes de Bassora sont furieux. Ils ont organisé deux manifestations pour protester. Sur un calicot, on peut lire leurs revendications : juger les criminels, interdire l’accès du campus aux partis religieux, présenter des excuses aux étudiants, rendre les objets volés. Les officiels locaux se taisent. « Nous traversons une période sensible et nous devons avancer avec prudence », se justifie Mohammed Sadoun al-Ebaadi, chef du Conseil provincial. Désigné après les élections du 30 janvier, il est membre d’un groupe religieux, relativement modéré, le mouvement al-Dawa. Son parti a remporté 3 des 41 sièges du nouveau Conseil de Bassora, contre 20 pour la liste Bassora islamique et 12 pour Fadhila, un autre parti religieux. Les partisans de Moqtada al-Sadr avaient refusé de se présenter aux élections. Ce sont pourtant eux qui font la loi dans la rue. Ils tentent d’imposer la charia, avant même que la Constitution du pays ne soit rédigée.

En guise de regrets suite à l’incident du parc Andalous, le bureau de Sadr a publié un communiqué promettant de ne plus attaquer les rassemblements de jeunes. Dans les faits, c’est une autre histoire. Plusieurs étudiants qui avaient participé au pique-nique ont été arrêtés et interrogés, dans un lieu secret, par les miliciens de Moqtada. Ces derniers ont menacé le correspondant de la chaîne américaine en langue arabe al-Hurra de fermer son bureau, prétextant une mauvaise couverture médiatique de l’incident par la chaîne.

Assis en tailleur dans la salle de prière du QG du parti de Moqtada, Cheikh Assad al-Basri, son représentant, turban et longue robe grise, campe sur ses positions. « Seule la violence peut stopper la dérive morale. Nous pourrons y recourir de nouveau si nécessaire, insiste-t-il. Au cours de ce pique-nique, les filles portaient des chemises trop légères, et les garçons dansaient. C’est immoral ! » En outre, ajoute-t-il, « les étudiants ont osé se rassembler en période de deuil, alors que les chiites célébraient le martyre de l’imam Hossein, et quelques jours après l’attentat suicide de Hilla qui coûta la vie à plus de 120 chiites ! »

Cheikh Assad al-Basri est fier de mettre à l’actif de son organisation les attaques orchestrées, depuis la chute de Saddam il y a deux ans, contre une dizaine de boutiques d’alcool de Bassora. Les 12 000 miliciens locaux de Moqtada (les soldats de l’Armée du Mahdi), formés au maniement des armes, sont prêts à se mobiliser. « Ils sont partout, s’inquiète le docteur Mohammad Nassir, directeur de la maternité de Bassora. Ils sont venus dans notre hôpital pour nous convaincre d’interdire aux médecins hommes de soigner des femmes. »

Il y a trois mois, une étudiante de la faculté des sciences a été retrouvée morte sur le chemin de sa maison. Quelques jours plus tôt, des miliciens l’avaient menacée du pire si elle ne recouvrait pas sa chevelure du voile islamique. Juliana Youssef Daoud, professeur d’anglais de confession chrétienne, se souvient, nostalgique, de sa jeunesse, dans les années 60 et 70. « C’était l’âge d’or de Bassora, dit cette élégante Irakienne, avant l’arrivée de Saddam au pouvoir, avant la guerre contre l’Iran, avant l’embargo et toutes les galères qui ont suivi. »

Sur un vieil album photo, on la voit en minijupe avec des copains. « Quand j’avais l’âge de mes étudiants, j’allais au cinéma. Le week-end, on allait jouer au casino, le long de la corniche. Puis on se retrouvait au cabaret. On buvait de la bière, on organisait des pique-niques toutes les semaines. Aucun de ces petits plaisirs de la jeunesse n’est désormais autorisé. »

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Auteurs
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Fédération internationale des réfugiés irakiens
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Solidarité Irak
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Stéphane Julien
Olivier Théo
Falah Alwan
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Organisation pour la liberté des femmes en Irak
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Azar Majedi
SUD Education
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Parti communiste-ouvrier du Kurdistan
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Alexandre de Lyon
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