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Une étincelle dans la nuit irakienne

« Les Etats-Unis soutenus par la bourgeoisie locale n’ont pas seulement été incapables de construire une sorte de démocratie à l’occidentale, ils ne sont même pas parvenus à former un régime stable. Dans les circonstances présentes, parler de droits civils et individuels ou des libertés n’est pas leur priorité quand, en réalité, les troupes criminelles, les terroristes islamiques et les forces obscurantistes gouvernent de fait la société irakienne. Il n’y a ni gouvernement ni appareil d’état (au premier sens du terme) auprès de qui les gens pourraient protester, faire pression et obtenir satisfaction. L’actuelle situation de l’Irak est toujours aussi dramatique(1) » explique Toma Hamid membre du comité central du Parti communiste-ouvrier en Irak.

Les médias ont globalement propagé l’image d’un Irak en voie d’apaisement lors des récentes élections qui furent même présentées comme une avancée vers la « démocratie ». Qu‘en est-il cependant ? Une farce électorale menée par des partis politiques cultivant le communautarisme et la compromission avec l’occupant américain, dont les représentants n’osaient afficher ni leur nom ni leur visage par peur des représailles. Une campagne électorale inexistante, si ce n’est quelques spots télévisés de propagande, et un débat télévisé qui n’a pu être assuré faute d’électricité ! Quand l’on apprend également que le recensement électoral a été réalisé à partir des cartes de rationnement détenues le plus souvent par le père de famille et que, dans de multiples bureaux, le vote fut monnayé en échange du renouvellement des distributions de rations alimentaires, l’on comprend mieux que ce vote était sans valeur. Finalement, le scrutin a peu modifié la situation politique, si ce n’est que des chiites laïcs aux mains de la CIA ont été remplacés par des chiites religieux guère moins dépendants des Etats-Unis, mais également bien aidés par le voisin iranien.

Ce vote ne fait que plonger un peu plus l’Irak dans ses clivages ethniques et communautaires. Les responsables religieux et politiques chiites et chrétiens ont été particulièrement visés ces dernières semaines. Chaque jour une nouvelle attaque à la bombe, de nouveaux enlèvements, de nouvelles femmes violentées.. La fameuse résistance armée a fait grand bruit et une partie des organisations de gauche s’est fourvoyée dans un soutien plus ou moins sans réserve vis-à-vis de ces différentes organisations, étant entendu que cette résistance était le symbole de la lutte anti-impérialiste, qu’elle portait un message clair de libération nationale et qu’elle représentait une opposition populaire et légitime face à l’envahisseur américain. Leur combat serait à relier à toutes les autres luttes qui se déploient dans le monde contre le monde capitaliste... Retour de la démocratie d’un côté, guérilla tiers-mondiste de libération nationale de l’autre ? La réalité est en fait bien différente.

Si l’on revient sur la composition de ces groupes armés, on se rend compte que la plupart de ses membres sont issus de l’ancienne armée baathiste et aux mains d’anciens cadres du régime. Qu’ils sont souvent issus du monde tribal et qu’ils luttent avant tout pour défendre les intérêts d’une classe particulière, celle de la bourgeoisie sunnite. Que cette dite « résistance armée » s’appuie le plus souvent sur un discours religieux fondamentaliste à même de refonder un nouvel ordre après la chute d’un Saddam Hussein totalement discrédité. L’échec du baathisme a permis l’éclosion du fondamentalisme religieux dans une société où il avait traditionnellement joué un rôle mineur, si bien qu’il existait une relative liberté pour les femmes quand l’Irak prospérait dans les années 70. Cependant à partir du déclenchement de la guerre Iran-Irak, la situation sociale et économique n’a fait que se dégrader. Elle a laissé place à l’insécurité et au règne des gangs et tribus, et à un pouvoir dictatorial prêt à tout pour conserver son pouvoir. Ce sont ces mêmes forces réactionnaires que l’on retrouve à la tête des groupes de la dite « résistance ». Interviewé par le journal Politis, Hosham Dawod(2) est sans équivoque : « Je récuse le terme de résistance. Soyons sérieux, il y a de tout là-dedans : des gangs, des coupeurs de tête, des gens qui veulent revenir en arrière, des radicaux assoiffés de sang, et la majorité ne sont pas des résistants. Ils se soucient peu de l’intérêt de la population et mettent en avant uniquement le retrait des forces d’occupation, pour parvenir eux-mêmes au pouvoir. Mais pour quoi faire ? Les dirigeants de Falloujah veulent une quasi-indépendance de leur ville au cœur de l’Irak, sans dire ce qu’ils veulent pour ce pays. Il y a là un émir qui impose l’islam avec une charia pure et dure : on a flagellé des gens sur la place publique, parmi eux des poètes ; on coupe la tête d’innocents, d’espions supposés, de femmes qui ne se soumettent pas... Ceux-là ne sont pas des résistants, mais, par antiaméricanisme aveugle, certains cautionnent n’importe quoi. Je ne suis pas obligé de choisir entre le cheikh Abdullah al-Janabi ­ le quasi-émir de Falloujah ­, Moqtada al-Sadr et George W. Bush. »

En effet, Ces forces ne se battent aucunement en faveur de la population irakienne. Au contraire, elles se battent pour défendre leurs propres intérêts. Si l’on suit, par exemple, le parcours de Moqtada Al-Sadr, que certains en Occident ont supporté comme l’incarnation d’une nouvelle forme de résistance, on comprend mieux cette duplicité. Moqtada n’est aucunement l’ennemi des USA. Bénéficiant de la célébrité que lui octroie le nom de son père, dont la photo orne chaque devanture de magasins de la ville de Sadr-City. Il a certes su attirer des dizaines de milliers de personnes partout en Irak, notamment les pauvres et les personnes privées de droit électoral, ainsi qu’un nombre non négligeable d’anciens partisans de Saddam qui partagent avec lui la détestation du Conseil Gouvernemental actuel. Mais Moqtada Al-Sadr a principalement remis en doute la légitimité du gouvernement parce qu’il n’était pas inscrit dans les 25 membres du Conseil Gouvernemental irakien nommés par l’Autorité provisoire de la coalition. Il a même menacé de nommer son propre gouvernement d’opposition comprenant notamment un ministère « de la propagande, de la vertu et de la prévention du vice ». Dans ses prêches contre les « diables » qui occupent l’Irak, il menace de se venger « des singes et des porcs (les juifs) venus d’Amérique ». Quant aux kurdes, il ne les considère pas comme des musulmans et les accuse de piller l’irak. Il a d’ailleurs envoyé des assistants à Kirkuk afin de monter les Arabes et les Turques contre les Kurdes. Pour autant, l’homme peu cultivé tient des propos contradictoires. Dans son message au peuple américain en novembre 2003, il souhaitait « tous ses vœux au peuple américain, ce sont là les vœux d’un amant » s’imaginant à l’époque prendre place dans les institutions du nouveau pouvoir. Mais, voilà, ces déclarations sont justement faites avant que les forces coalisées d’occupation ne refusent de le faire participer aux institutions politiques. Nous voyons à quel point Moqtada recherche avant tout la défense de ses propres intérêts. Soutien des USA, puis opposant parce que rejeté par eux, et à nouveau soutien, puisqu’il a déposé les armes, suite à son soulèvement impopulaire durant l’année 2004 et participé sans succès aux récentes élections, car ses manœuvres sont finalement très peu au goût des irakiens. Si Sadr, n’est pas un ennemi des Etats-Unis, il l’est cependant pour les forces progressistes irakiennes. Ses méthodes radicales n’arrivent pas à convaincre les irakiens, qui ont empêché les milices du Madhi de prendre les usines de Nassiriya comme base arrière de sa guérilla, tout comme ils s’opposent à la main mise de son syndicat au sein des usines. Après avoir menacé de morts, des militantes féministes et laïques, on vient d’apprendre que les préparatifs d’un attentat fomenté par ses milices et organisé depuis la République Islamique d’Iran contre des dirigeant-es du Parti Communiste-ouvrier d’Irak viennent d’être déjoués de justesse à Bassora.

Ainsi, au delà de cet exemple, loin d’être une force de résistance, les groupes armés de la guérilla irakienne sont davantage une force qui empêche que les luttes sociales se développent et qu’un mouvement de contestation sociale de masse ne s’élève en Irak. Le gouvernement irakien ne procède guère différemment en abusant de ses pouvoirs sécuritaires, de la corruption, d’arrestations arbitraires, et par ailleurs en soutenant un syndicat jaune comme unique représentant des travailleurs et travailleuses en Irak, qui organise des milices contre les ouvriers indépendants.
Ni complicité avec la bourgeoisie, ni complicité avec la réaction islamiste. Surtout, qu’en dépit du chaos, une résistance sociale et féministe s’est organisée en Irak sur d’autres bases. Cette résistance se concentre avant tout sur les moyens de mobiliser et de mener la population à reprendre en main les banlieues, les villages, les villes, d’y interdire l’entrée aux américains et aux milices islamico-ethnocentristes. Elle a mis en place de nombreuses initiatives tout en s’opposant et en maintenant son indépendance face à ce qu’elle appelle les deux pôles terroristes, les Etats-Unis, leurs alliés et les islamo-ethnocentristes ; Elle essaye de proposer des réponses alternatives aux populations en les encourageant à s’auto-organiser. L’Union des Chômeurs, formé par quelques militants au printemps 2003 a multiplié les actions et a su fédéré des dizaines de milliers de chômeurs sous la revendication « d’un travail ou d’une indemnité chômage de 100 € », lutte qui a culminé à l’été 2003, lorsque l’organisation manifesta 45 jours de suite devant l’ambassade US. Une mobilisation ouvrière s’est également organisée pour reprendre aux patrons baathistes la direction des entreprises et installer des conseils ouvriers indépendants. Ces luttes se sont fédérées au sein de La Fédération des Conseils Ouvriers et des Syndicats en Irak. Depuis la fin de l’année 2004, une nouvelle vague de grèves se répand au sein de nombreuses industries afin que les ouvriers reprennent en main les outils de travail et s’auto-organisent. Alors qu’un long voile noir est venu masquer les femmes, des mouvements de femme se développent pour défendre leur droit à l’égalité et à la liberté. Le 9 mars 2005, l’Organisation pour la Liberté des Femmes qui compte plusieurs centaines de femmes, a organisé une conférence afin d’unir leurs voix contre la menace du rétablissement de la Charia, pour se défendre contre les incessantes violences dont elles sont victimes. L’OLFI a d’ailleurs ouvert des refuges pour femmes battues ou menacées de crime d’honneur, pratique devenue courante dans le nouvel Irak « libéré ».

Cette résistance ouvre de nouveaux espaces de libertés, de nouveaux droits. Elle propose les voies de l’émancipation face aux multiples forces de la réaction, qui sont malheureusement aujourd’hui nombreuses en Irak. Ces luttes massives, même si elles demeurent faibles à l’échelle de l’Irak proposent une réelle alternative pour la société irakienne. Ces luttes là sont les nôtres et nous les soutenons. Par delà, le silence généralisé, elles sont un peu comme une étincelle dans la nuit. Et si, les conseils ouvriers ont été repris en main par les mollahs en 1978 durant la révolution iranienne(3), si l’insurrection des Shûras a été matée par les nationalistes kurdes en 1991, il nous faut aujourd’hui agir(4) pour que cette résistance ne soit pas à nouveau liquidée par les réactionnaires.

Olivier

Publié dans Offensive, revue d’Offensive sociale et libertaire

(1) Toma Hamid : « Communisme ouvrier et lutte armée en Irak : guérilla ou résistance armée de masse ? » consultable sur www.solidariteirak.org

(2) Irak : « L’Europe ne propose rien », un entretien avec Hosham Dawod, Politis du 24/09/04

(3) Serge Bricaner, Une étincelle dans la nuit : islam et révolution en Iran 1978-1979, Ab Irato, (2002)

(4) L’association Solidarité-Irak (www.solidariteirak.org) s’est formé avec cet objectif. Nous faisons appel aux structures politiques et syndicales, aux groupes féministes, et surtout à chaque individu, pour faire en sorte, ensemble, de sortir le mouvement ouvrier et féministe d’Irak de son isolement : par l’information, la mobilisation, le soutien matériel.

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Yanar Mohammed
Solidarité Irak
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