Accueil du site - Contact

L’Irak est-il un nouveau Vietnam ?

Chris Reynolds (Alliance for workers liberty, GB) répond à quelques questions :

En quoi l’Irak d’aujourd’hui est-il différent du Vietnam des années 60 ?

En Irak il y a des mouvements de travailleurs, de chômeurs, de femmes qui s’opposent à l’Amérique et aux autres forces d’occupation, et aux Islamistes et néo-baasistes qui les combattent. Le devoir principal des socialistes est la solidarité avec ces mouvements de travailleurs, de chômeurs et de femmes.

Il n’y avait pas de "troisième force" telle que celle-ci au Vietnam ?

Les socialistes antistaliniens aux USA tels Irving Howe, qui n’étaient pas satisfaits du slogan "US Dehors Maintenant" seul, car ils y voyaient une victoire du stalinisme qui écraserait toute indépendance organisationnelle de la classe ouvrière, et recherchaient ardemment une troisième force à supporter. Dans le sud Vietnam sous protection américaine, ils ne pouvaient en trouver aucune.

Alors ils ont proposés "négociations maintenant". C’était en réalité une orientation modérée, phraséologique, entre le soutient à la guerre américaine et "US dehors maintenant", et non pas une position solide en faveur d’un "troisième camp".

Ironiquement, le parti communiste US, concerné alors par-dessus tout par la modération et la respectabilité, proposait exactement le même slogan.

Alors que la guerre prenait de l’ampleur, des gens passèrent de "négociations maintenant" à "US dehors maintenant", et une poignée, regroupée autour de Max Shachtman, décida de soutenir la guerre US.

Qu’en est-il des trotskistes vietnamiens ?

Nous avons rencontré et discuté avec les trotskistes vietnamiens durant les années 70. Ils opéraient en exil, en France. Leurs camarades au Vietnam étaient laissés en liberté par la dictature du sud ou par les staliniens du Nord uniquement s’ils abandonnaient leurs activités politiques. Ils avaient peu d’illusions dans les Staliniens, mais se battaient avec eux contre les Américains sur la base de l’autodétermination nationale.

N’est ce pas le même principe d’autodétermination nationale qui est soutenu par les milices islamistes et néo-baasistes en Irak ?

Les Staliniens vietnamiens incarnaient le principe d’autodétermination nationale car ils représentaient un mouvement de libération nationale ayant un soutien de masse.

Les milices en Irak n’ont rien à voir avec ce type de mouvement.

Chacune d’elles est sectionnée, Sunnite ou Chiite. Chacune d’elles est autant concernée par le fait de protéger ses positions dans un futur Etat irakien, que de combattre les Américains.

Le seul mouvement en Irak qui pourrait être appelé mouvement national est l’alliance PUK-KDP dans le Nord, un mouvement de la minorité nationale Kurde.

Ils sont, pour leurs propres raisons, alliés avec les USA.

La lutte entre les forces US a plus le caractère d’une bataille entre "Globocop" et les mafias locales que d’une lutte de libération nationale.

Mais de nombreux mouvements de libération nationale ont commencé faiblement. Beaucoup ont fait leurs classes par la répression brutale des forces rivales à l’intérieur de leur arène nationale (comme les staliniens vietnamiens ont réprimés les Trotskistes vietnamiens). La plupart ont été répressifs à l’égard des minorités nationales de leur pays (comme les staliniens Vietnamiens l’ont été vis à vis des Chinois au Vietnam).

Cela est vrai. Mais il y a encore la question de l’implantation et de la proportion. Et à présent, de quelque manière que ce soit, il parait difficile de voir comment les milices en Irak pourraient s’étendre pour devenir un authentique mouvement large, populaire, représentant l’ensemble des Irakiens, ou au moins les Arabes irakiens.

Selon ce que vous dites, les milices se battent donc pour chasser les USA et leurs alliés, et le peuple d’Irak ne peut regagner son autodétermination sans bataille armée pour chasser les USA.

En réalité, une soudaine victoire militaire des milices face aux USA ne serait pas plus la construction d’une autodétermination pour le peuple d’Irak que ne le serait une victoire Américaine face aux milices.

Une soudaine victoire militaire des milices, et un soudain départ des troupes des USA, signifierait une guerre civile entre les milices. Les Etats voisins interviendraient. L’Iran envahirait pour aider ses milices alliées, tel le SCIRI. Probablement que certains Etats Arabes interviendraient pour aider certaines milices Sunnites.

Probablement que la Turquie envahirait le nord de l’Irak pour s’assurer que l’aire Kurde ne devienne pas indépendante, ou qu’elle ne tombe entre les mains des milices Arabes Irakiennes.

L’Irak serait certainement séparé dans la douleur, et tomberait probablement sous la domination des milices fondamentalistes et communautaires.

L’Amérique, d’autre part, sait part des décennies d’expérience que le vieux style colonial est onéreux, risqué, et probablement ingérable. Ils veulent un gouvernement amical en Irak, ils veulent des bases militaires présentes, mais ils veulent aussi retirer la masse de leurs troupes des qu’ils pourront obtenir un gouvernement irakien stable.

La première priorité pour les USA est la stabilité. Ils veulent faire un marché, avec une partie des forces politiques irakiennes existantes - partis Chiites, ex-baasistes et autres parts de la résistance - afin de l’obtenir.

Les USA ne voulaient pas du vieux style colonial au Vietnam non plus ?

Exact. Ils pensaient que cela ne permettrait pas de construire un régime pro américain viable, et sont donc entrés en action pour le substituer. Cela est advenu plutôt qu’un départ brusque avec des pertes, en raison de la "théorie des dominos".

Les leaders US croyaient que des qu’ils laisseraient le Vietnam entre les mains des staliniens, d’autres "dominos" tomberaient dans le stalinisme. Ils n’avaient pas entièrement tort, de leur point de vue. Apres 1975 la position de l’URSS dans le monde était plus puissante. C’était évident, par exemple, lors de l’invasion de l’Afghanistan en 1979. Quand ils ont du se retirer, de quelque manière que ce soit, l’avance stalinienne était limitée, et fut bientôt renversée.

Un scénario similaire pourrait-il advenir en Irak ?

Oui. Sur bien des points, la pression sur les USA de rester en Irak, même si cela doit coûter d’avoir à jouer un rôle colonial, est plus grand encore qu’au Vietnam.

Le Vietnam n’était pas, en soi, suffisamment important pour justifier la guerre des capitalistes US. L’Irak, en revanche, est important en soi économiquement, et central dans le golfe, région qui possède les deux tiers des réserves mondiales de pétrole.

Les USA préféreraient voir l’Irak se développer hors du contrôle militaire US, tel la Corée du sud, Taiwan, le Japon, ou l’Allemagne de l’Est. Ce qu’ils pourraient mettre en place comme regime est un autre problème.

De toute façon, pour eux les possibilités ne sont pas fermées. Cela pourrait signifier une sanglante polarisation de l’Irak entre les forces US et une poignée d’alliés irakiens d’une part, et de l’autre des milices pleinement mobilisées.

Dans le processus d’une telle polarisation, s’il advenait, le nouveau mouvement des travailleurs irakiens serait probablement écrasé entre les deux pôles réactionnaires. Cela n’est pas encore advenu. Assurer que cela adviendra, et qu’ainsi le seul vrai choix politique est entre la résistance des milices et les USA, serait une trahison du mouvement ouvrier Irakien.

Et qu’en est il de s’il y avait un mouvement Stalinien ou Islamiste qui serait un véritable mouvement national, avec un large soutien populaire, combattant un pouvoir néocolonial, et que dans le même temps il y ait un mouvement des travailleurs minoritaire ayant un espace pour respirer (pas grand, pas assuré, mais tout de même) entre le régime néo-colonial et les Staliniens ou les Islamistes ?

En principe les intérêts du mouvement ouvrier viennent d’abord. L’autodétermination nationale appartient à ce que les Marxistes appellent les "droits démocratiques bourgeois". Nous soutenons ces droits parce qu’ils créent une arène plus large, plus ouverte pour les travailleurs et les opprimés pour s’organiser, débattre et s’unir. Elever ces droits au-delà de l’existence du mouvement ouvrier est, du point de vue socialiste et de la classe ouvrière, un non-sens.

Il peut arriver que les staliniens, les islamistes, ou d’autres forces réactionnaires gagnent une majorité à des élections démocratiques. S’ils font cela, et s’apprêtent à interdire les syndicats et groupes socialistes, alors nous ne devons pas invoquer que le mouvement ouvrier ait à se soumettre pacifiquement au nom de la démocratie.

Le cas le plus proche est l’Algérie en 1992. Un parti Islamiste s’apprêtait à gagner les élections. Un régime militaire dominant - dans lequel les syndicats ont une existence légale restreinte - a annulé les élections. Les trotskistes Algériens, le PST, n’a pas soutenu le régime, et n’auraient pas pu le faire sans se compromettre fatalement. Mais ils n’ont jamais appelé les gens à sortir, comme ils auraient du le faire quand un régime annule les élections. Ils défendaient le mouvement ouvrier comme étant le "troisième camp" contre les militaires et les islamistes.

Iriez vous soutenir les USA en Irak comme étant un moindre mal ?

Non. L’autorité américaine est brutale. Le mouvement des travailleurs irakiens peut se développer, et devenir une force capable de gagner un changement social, uniquement dans la lutte contre les forces d’occupation et les islamistes et néo-baasistes.

Si le Vietnam était différent, alors le slogan de la gauche occidentale des années 60 "Victoire du FLN" était il correct ?

Nous l’avons utilisé à l’époque. Mais non. Quelles que soient les critiques que nous lui faisions, et elles étaient nombreuses, le slogan impliquait un soutien politique positif aux staliniens vietnamiens.


Et "US Dehors Maintenant" ?

C’était correct. Le mot "Maintenant" ne signifiait pas opposition absolue aux négociations. Nous n’avons pas dénoncé les accords de paix de Paris de 1973. La signification du mot "Maintenant" était que nous voulions réellement que les USA s’en aillent du Vietnam, et non pas qu’ils fassent uniquement des promesses.

Lyndon Baynes Johnson a gagné les élections présidentielles en 1964 en tant que candidat suggérant qu’il amènerait la paix au Vietnam, face à son opposant Barry Goldwater va t’en guerre. Ainsi Johnson a pu mener la guerre ouvertement.

Richard Nixon a gagné les élections présidentielles en 1968, en promettant d’arrêter la guerre. Et en 1970 il a étendu la guerre en envahissant le Cambodge.

Le slogan "US Dehors Maintenant" reste en opposition aux promesses vides de Johnson et Nixon.

Il était parfaitement possible de dire que le FLN, quand il serait victorieux, imposerait un stalinisme despotique, et de dire que la continuation de la guerre US entraînerait uniquement la mort et la mutilation, la brutalisation de la société vietnamienne, et probablement provoquerait un régime stalinien pire encore.

En Afghanistan de 1979 à 1988, nous disions "Troupes Soviétiques Dehors", sans suggérer que les rebelles pourraient produire autre chose que la tyrannie. Tant que l’URSS restait, encore plus de personnes étaient tuées, brutalisées, une éventuelle tyrannie aurait été (probablement)encore pire.

Les staliniens ont triomphés au Cambodge voisin en même temps qu’au Vietnam, et cela a créé un système si meurtrier que l’invasion du Cambodge par le régime stalinien relativement modéré du Vietnam en décembre 1978 était une sorte de libération. Avions nous tord de demander que les USA retirent leurs troupes et arrêtent de bombarder le Cambodge ? Non. C’était les troupes qui préparaient la voie au régime ultra-stalinien en brutalisant le pays.

Qu’en est il du slogan "Troupes Dehors Maintenant" dans l’Irak d’aujourd’hui ?

Nous ne l’utilisons pas - non pas parce que nous voulons que les troupes US et du Royaume-Uni restent, mais parce que ce n’est pas le bon angle de vue. Ce serait un bon slogan si nous pouvions soutenir positivement un mouvement de libération nationale, ou si la situation avait dérivé au point ou n’on ne pourrait plus discerner de forces progressistes large et ou l’on ne pourrait qu’invoquer qu’une guerre néo-coloniale soit stoppée le plus vite possible. Dans la présente situation, cela signifie soutenir positivement les milices Islamistes et néo-Baasistes qui sont les ennemis mortels du mouvement ouvrier, et se préparent à le détruire.

Nous ne pouvons pas conseiller les gouvernements US et Britanniques à propos de ce qu’il doivent faire, ou ne pas faire, en Irak. Nos slogans n’ont de sens, et d’accroche, qu’en tant que résumé de ce que nous expliquons et invoquons à la classe ouvrière (et, dans certaines situations, le mouvement démocratique plus généralement).

Traductions
English
Italiano
Deutsch
Castellano
Other
Português

Thèmes
Situation sociale
Mouvement social
Femmes
Laïcité
Vie de l’asso
Résistances
Moyen Orient
Occupation
Analyses
Réfugié-es
Actions
Témoignage
Photo
Prisons
International
Minorités sexuelles

Auteurs
Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak
Congrès des libertés en Irak
Solidarité internationale
Parti communiste-ouvrier d’Irak
Fédération internationale des réfugiés irakiens
Yanar Mohammed
Solidarité Irak
Nicolas Dessaux
Houzan Mahmoud
Stéphane Julien
Olivier Théo
Falah Alwan
Bill Weinberg
Organisation pour la liberté des femmes en Irak
Mansoor Hekmat
Azar Majedi
SUD Education
Camille Boudjak
Parti communiste-ouvrier du Kurdistan
Karim Landais
Muayad Ahmed
Richard Greeman
Tewfik Allal
Alexandre de Lyon
Fédération irakienne des syndicats du pétrole
Yves Coleman
Olivier Delbeke
Regroupement révolutionnaire caennais
Vincent Présumey

Dernières nouvelles
- Important New Support for OWFI’s Work from European Funders(OWFI - 12 février 2017)
- Bread Baking Stoves and Supplies Empower Women in IDP Camp to Feed and Support Many Others(OWFI - 12 février 2017)
- OWFI Sheltering More Women than Ever Before(OWFI - 12 février 2017)
- The city of Mosul is devastated.(OWFI - 12 février 2017)
- In Conversation : Yanar Mohammed on trafficking in Iraq(OWFI - 22 juin 2016)
- From where I stand : Yanar Mohammed(OWFI - 22 juin 2016)
- OWFI Statement(OWFI - 19 mars 2016)
- OWFI held the founding event of organizing a Black-Iraqi Women’s gathering on 16th of February(OWFI - 19 mars 2016)