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Les étudiants irakiens sont en lutte !

Le système éducatif irakien est toujours guidé par les mêmes règles que celles qui étaient en vigueur sous le régime de Saddam Hussein. Quand on demande à Dashty Jamal, représentant de l’Union des Chômeurs en Irak, de passage en France, ce qui a changé dans le système scolaire irakien depuis la chute du régime Baas, il nous répond, cynique, "rien si ce n’est, que l’islamisation s’est développée". Cela résume en effet l’essentiel.

A la fin de la Première guerre mondiale, les écoles irakiennes se comptaient sur les doigts de la main. Durant l’entre-deux-guerres, environ 40 % des jeunes Irakiens et Irakiennes accèdent à l’enseignement primaire, mais l’enseignement secondaire demeure limité et aucune université n’existe encore.

C’est à partir de 1958 que l’éducation devient une priorité proclamée par le régime de Saddam Hussein. Et c’est vrai que des efforts sont faits : la scolarité des enfants de 6 à 12 ans est rendue obligatoire en septembre 1978, tandis qu’est lancée une vaste campagne d’alphabétisation de tous les illettrés jusqu’à 45 ans.

Un système au service du Baas ou Kafka à Bagdad

Pour autant, cette modernisation sociale indéniable qui repose sur le boom de la manne pétrolière, cache mal le processus d’embrigadement de la société. Les programmes scolaires sont tout entier à la gloire du président et du parti Baas dont les élèves scandent les grandes dates en cours. Poèmes à la gloire du Raïs s’y mêlent aux chants et slogans nationalistes. Dashty Jamal indique que durant la guerre Iran/Irak, les étudiants étaient enrôlés de force dans l’armée, les récalcitrants renvoyés, voire pendus sous les applaudissements contraints de leurs petits camarades. A ce stade, une carrière universitaire ne s’ouvrait qu’aux fidèles indéfectibles du Baas ou aux bons payeurs.
Dissertant sur l’élimination de la société civile et le régime totalitaire baasiste, Sami Zubaida (1) précise que toutes ses composantes "ont été enrégimentées dans le rang du parti et des fidèles à la clique au pouvoir", ajoutant que ceux qui sont restés en place (artistes, écrivains, professeurs) ne sont plus que les voix des dirigeants et que les plus réfractaires "sont souvent persécutés et humiliés par les brutes du parti et de la sécurité placées à la tête des universités et des organisations culturelles".

Dans l’ouvrage d’Inaam Kachachi (2), on quitte les brutes pour vivre avec leurs victimes, au plus profond du sentiment humain. Hayat Sharara y décrit, avant de se suicider, un épisode de la vie sous Saddam et sous l’embargo. Un fait réel, un cauchemar. Un prof d’université raconte le pesage collectif qui lui est imposé : deux fois par an, tous les fonctionnaires devaient y passer et ceux qui prenaient du poids voyaient leur salaire diminuer. Le prof ne pense plus à ses cours, ses élèves, il stresse... Kafka à Bagdad.

L’embargo et l’islamisation de l’enseignement

A partir de l’accession de Saddam Hussein à la présidence en 1979, les guerres incessantes ont limité les ressources disponibles pour l’éducation. En effet, alors que le niveau de scolarisation des jeunes Irakiens s’était fortement accru dans l’Irak des années 70-80, les guerres à répétition et l’embargo voté le 6 août 1990 par les Nations Unies ont profondément détérioré le système éducatif, si bien que le niveau d’analphabétisme a explosé ces dernières années. Papiers, crayons et stylos ont commencé à faire défaut.

Face à la pénurie, les parents ont du envoyer leurs enfants travailler plutôt que d’aller à l’école, faute de pouvoir payer pour une éducation en déshérence, abandonnée par un Etat surendetté ne pouvant plus répondre financièrement à ses besoins. "J’ai même vu des écoliers voler les portes et les serrures de l’école pour les revendre", raconte un instituteur de Saddam City, le quartier le plus pauvre de Bagdad. De nombreux professeurs ont également préféré démissionner ou pour les plus courageux, trouver un second boulot, faute d’être décemment rémunérés.

A cela, s’est ajoutée une islamisation croissante du système éducatif à la fin du règne de Saddam Hussein. La Sharia est souvent devenue une des bases de l’enseignement. A l’école, la mixité a été bannie par une décision du gouvernement en septembre 2001. Des murs séparant filles et garçons ont été construits, et quand ce n’était pas possible il a été décrété une ségrégation sexuelle temporelle : les filles allant à l’école le matin et les garçons l’après-midi ou l’inverse. Les cours de religion avec récitation du Coran sont devenus prépondérants et le port du voile pour les jeunes filles, une obligation.

Profit et corruption prolifèrent sur le chaos d’une terre colonisée

Le chaos qui règne en Irak depuis l’invasion des troupes armées menées par les USA et les britanniques n’a fait qu’accroître cette situation de crise. Alors que de nombreuses écoles ont été dévastées durant le conflit, les grandes promesses de reconstruction se sont effondrées dans la recherche effrénée du profit et la corruption. Poursuivant le désengagement de l’Etat, le système scolaire est en pleine privatisation. Il est significatif de noter que l’enseignement par le secteur privé est une des priorités des Etats-Unis dans les négociations AGCS.

L’éducation des enfants irakiens a ainsi été confiée à une société de consulting, la Créative Associates International Inc., basée à Washington, qui a obtenu un contrat de 157,1 millions de dollars pour fonder des écoles "modèles" et former les enseignant-e-s. Cette petite entreprise privée travaillera en collaboration avec le nouveau gouvernement irakien pour mettre au point un nouveau programme et imprimer des manuels scolaires appropriés. On croit rêver quand l’on apprend que cette même société s’occupe également d’externaliser les tâches militaires concernant l’interrogation de détenus. Cette société basée en Virginie cherche sur son site Internet à recruter des personnes qui "assistent le chef du programme d’interrogation militaire US pour obtenir de manière plus efficace des informations des détenus, personnes importantes et prisonniers de guerre". Grâce au conflit, les profits de Caci International Inc. ont augmenté de 40 % en 2003 pour atteindre 45 millions de dollars.

L’entreprise Bechtel, a, quant à elle, remporté le contrat global d’infrastructure, et s’occupe de la construction des écoles. L’entreprise doit fournir du mobilier, des fournitures scolaires, et former des enseignants. Bechtel a démontré une corruption morale éhontée en contribuant d’abord au développement d’armes irakiennes et à la promotion de la guerre contre l’Irak, et en profitant de la tragédie et de la destruction entraînées par la guerre, a affirmé Andrea Buffa, coordonnatrice de la campagne pour la paix de Global Exchange.

L’hégémonie des transnationales n’est pas une alternative à la dictature du style de celle de Saddam. Elle ne fait que remplacer une dictature par une autre : celle des Grandes Compagnies qui ont kidnappé la puissance publique et utilisent la puissance militaire pour s’emparer de marchés. Des fonds énormes sont détournés à partir des budgets scolaires.

Trois bâtiments ont été construits pour l’université de Bagdad. Un est occupé par les américains, un autre par la police nationale et le dernier par les étudiants qui servent juste de bouclier contre les attaques des groupes armés. Les promoteurs du bâtiment ont volé le pétrole qui servait à alimenter en électricité, du coup, il n’y a plus d’électricité. Quand les étudiants sont allés réclamer le pétrole, ils se sont faits tabasser par les gardes de l’université. Les étudiants ont alors squatté un bâtiment abandonné du campus universitaire, notamment pour les étudiants habitant hors de Bagdad. Les forces de sécurité sont venues les déloger violemment et l’immeuble accueille maintenant des activités commerciales au bénéfice des cadres administratifs de la fac.

Islamisation et terreur pour les femmes

Avec l’occupation impérialiste et destructrice, l’islamisation de l’Irak est sans doute son principal ennemi. Elle touche en priorité les jeunes femmes et n’a pas laissé indemne le système scolaire irakien. De nombreuses étudiantes ont été brutalement tabassées parce qu’elles étaient en jeans, ou parce qu’elles ne portaient pas le hidjab. Beaucoup n’osent plus retourner à l’Université et des milliers d’étudiantes ont arrêté leurs études pour se protéger des terroristes islamistes. A l’université de Mossoul, plus de 1500 étudiantes ont décidé d’arrêter les cours. D’autres empruntent les bus scolaires avec la crainte constante d’être victimes d’une attaque à la bombe, comme cela s’est déjà produit. Les islamistes arrêtent les voitures devant les universités, les femmes non voilées sont injuriées et comparées à des prostituées.
Parfois, les choses vont plus loin. Les enlèvements de Dounia Ismaïl et Nadia Othmane par 4 hommes armés devant le portail de leur école à Kirkouk, le meurtre de Layla Abdulla al-Hadj Said, professeur de droit, doyenne de la faculté de Droit de l’université de Mossoul, tuée par balle, puis décapitée, afin de terroriser la population du quartier, ou encore celui de Iman Adbul Monem Younis, maître de conférence à la faculté des langues et directrice du département de traduction de l’université de Mossoul ne sont que quelques exemples récents qui, parmi tant d’autres, témoignent de la barbarie exercée contre ceux qui veulent partager ou avoir accès aux connaissances de base indispensables à la reconstruction d’un Irak moderne.

Avant qu’il n’y ait le transfert de l’autorité provisoire en juin 2004, le ministre de l’éducation était un islamiste. Il a avantagé la réimplantation des syndicats islamistes et restreint les libertés étudiantes. Il a été remplacé par un ex-baasiste quand Alaoui était au pouvoir, et c’est à nouveau un islamiste qui tient ce poste. L’Union Nationale des Etudiants Irakiens (UNEI), liée au parti Baas, est encore bien vivante et elle a participé aux élections du 30 janvier dernier. Ce syndicat était connu pour pratiquer couramment des actes de torture. Jean-Pierre Perrin (3) relate : "Ahmed Taleb, professeur d’anglais et syndicaliste, estime, lui, que la situation est redevenue dans l’enseignement « comme sous Saddam Hussein ». Un religieux, Cheikh Ahmed al-Maleki, proche de l’Assemblée suprême de la révolution islamique en Irak et des brigades al-Badr, s’est emparé de l’Education nationale. « l y a installé ses milices, ses 51 gardes du corps, et ses proches ont pris tous les postes importants ». « Le 30 mai, les 32000 enseignants que compte l’académie avaient élu démocratiquement la direction d’un nouveau syndicat, indépendant à la fois des partis politiques et des religieux. Cinq mois plus tard, le cheikh l’a dissous au prétexte que nous n’étions pas une organisation islamiste et que nous professions le polythéisme. Maintenant, il oblige les professeurs à signer un texte stipulant que leur propre syndicat est illégal. Une enseignante a même été licenciée parce qu’elle était sabéenne » ajoute-t-il, assez désespéré".

Le 15 mars 2005, un nouveau pallier a été franchi dans la violence. Des étudiants de l’université de Bassora, accompagnés de leurs professeurs, ont été sauvagement attaqués par des milices islamistes, notamment liées à celle d’Al-Sadr, l’armée du Madhi. Un étudiant a été tué d’une balle dans la tête, alors qu’il tentait de défendre Zahra Ashour, une jeune étudiante sur qui les islamistes s’acharnaient à coup de bâtons. Une vingtaine d’étudiants ont également été kidnappés et d’autres grièvement blessés. Leur tort ? S’être amusé entre garçons et filles en écoutant de la musique autour d’un pique-nique, avoir mis de côté la violence ambiante, pour s’octroyer un moment de détente au-delà des différences religieuses, ethniques ou nationales.

La résistance s’organise sur place...

Il semble cependant qu’une grande partie de la jeunesse irakienne n’accepte pas aussi facilement qu’une nouvelle dictature s’installe en Irak. La résistance s’organise. En marge de ces syndicats officiels, des comités étudiants ont émergé. Ils ne défendent pas un programme politique mais cherchent à protéger les étudiants et à rendre leurs conditions de vies meilleures.

A Bassora, des milliers de personnes ont investi les rues pour soutenir les étudiants contre l’islam politique. Il semble même que la colère populaire ait convaincu les islamistes radicaux de se tenir à carreau, au moins pour un temps. Sur les autres facs, la solidarité s’organise aussi. Les étudiants de Bagdad, d’Erbil ont apporté leur soutien à ceux de Bassora. A Suleymaania, les étudiants se sont également mobilisés. Durant 35 jours, avec les professeurs ils se sont mis en grève pour lutter contre l’ouverture d’une université privée, réclamer la séparation du religieux de l’Etat et de l’éducation. De manière générale, c’est pour lutter contre la perpétuation des pratiques baasistes, soutenus par les nationalistes locaux, que ces universitaires s’élèvent.

Des étudiants d’Erbil sont venus à pied pour soutenir les grévistes. Les policiers locaux se sont interposés pour stopper leur marche. Rebwar Arif, secrétaire général de la Fédération des réfugiés irakiens, a été arrêté par la police locale aux mains de l’UPK, simplement parce qu’il avait pris la parole lors d’une manifestation des étudiant-es de Sulaymania face au conseil des ministres, contre la corruption du gouvernement et pour la réforme des études. Les messages de réprobation, notamment ceux envoyés par Amnesty International semblent avoir joué et Rebwar a été libéré quelques jours plus tard.

... mais elle a besoin de notre soutien !

Cela témoigne que la solidarité internationale n’est pas vaine. C’est également le sens des réseaux de solidarité qui se sont constitués notamment au Royaume-Uni et au Japon pour soutenir les étudiants et étudiantes irakiennes dans leur lutte. En France, la Fédération Syndicale Etudiante s’est également engagée dans ce soutien comme les autres signataires de l’appel en faveur des étudiants de Bassora. Cette mobilisation, qui doit également se manifester par un soutien matériel pour prendre tout son sens, dessine les prémisses d’une solidarité mondiale de classe, seule à même de proposer une alternative au capital unifié, et de permettre concrètement aux progressistes irakiens de se développer en Irak.

Elle peut s’exprimer de façon effective dans le soutien des nombreux comités étudiants qui se sont mis en place depuis des mois en Irak, travaillant dans des conditions extrêmement dangereuses pour organiser les étudiants et créer une organisation progressiste afin de défendre les droits et libertés de la jeunesse d’Irak. Les récentes violences leur ont fait clairement ressentir le besoin d’une organisation nationale étudiante.

Ces mouvements ont décidé de tenir à Bagdad le 15 juin 2005 le premier congrès étudiant depuis l’invasion de l’Irak. Des étudiants de Baghdad, Kirkouk, Bassora, Sulaymania, Mossoul et Erbil sont entre autre attendus pour la tenue de ce congrès. Il sera consacré au rôle que les étudiants peuvent prendre dans l’actuelle crise politique en Irak, le respect des droits humains, l’éducation et la lutte contre la privatisation des universités. A cette occasion, seront également exposés des photographies et des documents sur le soulèvement de Bassora. Au terme de ce congrès, les résolutions d’orientation du mouvement seront votées et des représentants nationaux élus. Pour organiser le congrès dans les meilleurs conditions, les formations irakiennes qui en sont à l’initiative indiquent qu’elles auraient besoin d’un soutien financier de 18 000 euros, notamment pour payer le logement, la nourriture, le transport des étudiants jusqu’à Bagdad, imprimer des documents de presse, et évidemment assurer la sécurité.

Olivier THEO - publié dans L’Emancipation syndicale et pédagogique - 05.06.2005

(1) Samia Zubaida, "Grandeur et décadence de la société irakienne", in La société irakienne : communautés, pouvoirs et violences dirigé par Hosham Dawod et Hamit Borzaslan, coll. Terres et gens d’islam, Ed Karthala, 2003.

(2) Inaam Kachachi est historienne, journaliste et écrivaine irakienne. Elle vient de publier Paroles d’Irakiennes. Le drame irakien écrit par des femmes, aux Éditions Le Serpent à plumes, 2003.

(3) Jean-Pierre Perrin, envoyé spécial à Bassora, Libération, le 8 janvier 2004.

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