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Interview de Thikra Faisal, militante du Comité d’organisation étudiant de Bassorah.


Thikra Faisal, 24 ans, est étudiante en administration bancaire à l’université de Bassorah. Elle est l’une des fondatrices du Comité d’organisation étudiant (Student Working Comitee), et depuis peu membre du bureau politique du Parti communiste-ouvrier d’Irak.

Je l’ai interviewée à Yokohama, où nous avions été invités pour la Conférence nationale pour la paix et la démocratie (Zenko), à l’initiative du Comité japonais de soutien à la résistance civile en Irak.

ND : La guerre et l’occupation ont-elles beaucoup affecté la vie des étudiants ?

TF : Bien sûr, on en a tous souffert. Plus rien dans les magasins, plus d’électricité, plus de boulot, plus de liberté. A Bassorah, je vois les forces d’occupation tous les jours dans la rue. Quand elles sont arrivées, elles avaient vraiment peur de la population, surtout les américains. Ici, ce sont les troupes anglaises, dont le comportement est différent. Elles essaient de vivre au contact des gens, d’aider les enfants, de distribuer de l’eau, parce qu’elles ne veulent pas être victimes d’attentats.

Cela fait une grande différence avec les troupes américaines, qui ne respectent pas les femmes, ni les personnes âgées, et qui nous détestent. Plein de gens ont été tués simplement parce qu’ils marchaient près des américains ou de leurs véhicules.

ND : Comment a été créé le Comité d’organisation étudiant (SWC) ?

TF : Avec la guerre, la plupart des bâtiments de l’université ont été abîmés par les bombes, et les islamistes armés se sont imposés à l’université.

La plupart des fondateurs, on avait déjà été confrontés à ces islamistes. Alors, comme on avait besoin d’une organisation pour faire face à la situation et combattre pour notre liberté, on a appelé à un meeting et discuté de la façon de s’organiser.

Avec le groupe des fondateurs, on se connaissait déjà tous plus ou moins, et d’autres personnes nous ont rejoint peu après, parce qu’ils savaient qui on était et nous faisaient confiance. On a commencé à 8, et nous sommes maintenant 180, répartis entre les deux sites de l’université, dont l’un est situé au centre de la ville et l’autre à l’écart, et dans toutes les facultés. Le nombre continue d’augmenter régulièrement.

Personnellement, au sein de la direction du Comité, je m’occupe particulièrement des problèmes des étudiantes. Je suis la seule fille à en faire partie, et il n’y en a que 20 dans le comité. C’est faible, mais c’est à peu près la proportion de filles à l’université.

ND : Comment a commencé le mouvement étudiant ?

TF : Les étudiants irakiens adorent les pique-niques, mais avec la guerre, ça avait disparu. Alors, les étudiants de technologie ont décidé d’en organiser un, parce qu’ils en avait marre de la tristesse et de la peur. Malgré les risques d’attaque, ils ont été dans un petit parc, dans le centre de Bassorah. Les garçons écoutaient de la musique avec un téléphone portable et dansaient, tandis que les filles étaient simplement assises.

Mais un étudiant, qui était proche du groupe de Moqtada al-Sadr’, a prévenu les islamistes, qui sont arrivés avec un groupe armé. Comme ils détestent les étudiants, ils ont confisqué les appareils photos, les portables, et ils ont embarqué des étudiants dans leur local, jusqu’à ce que leur famille vienne les rechercher. Puis ils ont battu une fille chrétienne, qui est tombée dans le coma pendant deux mois, et tué un autre étudiant.

Au Comité, dès qu’on a appris ça, on a décidé de faire face. Ils étaient allés trop loin. On a rédigé des tracts et organisé deux jours de manifestations. J’étais responsable de l’organisation pour le site universitaire du centre ville, et notre camarade Faris se chargeait de l’autre. On a organisé des meetings dans les halls d’université. La plupart des étudiants étaient avec nous, parce qu’ils en avaient marre des islamistes dans les facs. Il faut dire qu’ils étaient tout le temps là, même au restaurant universitaire où ils empêchent les filles et les garçons de manger ensemble. Alors cette fois, les étudiants ont décidé de réagir.

Le premier jour, nous sommes restés dans l’université. Les islamistes ont essayé de nous en empêcher, mais ils n’y ont pas réussi. Alors, le deuxième jour, on a décide de sortir, parce qu’on était beaucoup plus nombreux, et d’aller manifester devant les buildings du gouvernement. Les filles avaient peur, à cause des menaces des islamistes, qui avaient effectivement capturé plusieurs d’entre elles. Elles ont préféré rester dans l’université, sauf un petit groupe qui a suivi de loin la manifestation, discrètement. On était plus que deux, moi et une fille musulmane, à manifester avec les garçons, à chanter des slogans pour la liberté et contre l’Islam à l’université.

Quand on est arrivés devant les bâtiments gouvernementaux, les islamistes nous ont attaqués avec des gaz lacrymogènes. Pendant plusieurs minutes, on ne voyait plus rien, ça faisait vraiment mal mais on ne s’est pas dispersés. Un étudiant a particulièrement souffert des gaz, mais il n’a pas bougé. On a continué de crier : « A bas l’islam politique ! » et on a commencé à rédiger nos revendications : la punition des criminels et l’expulsion des islamistes de l’université. Comment est-ce qu’on peut étudier quand on est sans cesse entouré de gens armés ?

Le gouvernement, qui nous avait ignoré au départ, a envoyé des forces de sécurité pour nous protéger. Mais parmi eux, il y avait aussi des islamistes ! Ce sont eux qui nous ont attaqués avec des pistolets. Un étudiant a eu le nez cassé. Cette fois, on a été obligés de s’enfuir, mais on est revenus pas très longtemps après. Finalement, on a pu entrer pour présenter nos revendications, et la manifestation s’est terminée là.

Après ça, les islamistes ont disparu de l’université et la sécurité a été rétablie.

ND : Et quelles conséquences ça a eu pour toi ?

TF : J’ai été menacée tout le temps. Ils savaient que j’étais communiste et ne pouvaient l’accepter. L’un d’entre eux m’a forcée à venir dans leur local, et ils m’ont menacée, moi et ma famille. Quelques jours après les manifestations, ils s’en sont pris à mon père. Ils l’ont emmené dans leur prison, et ils l’ont menacé pour qu’il m’interdise d’aller à l’université, avant de le laisser ressortir. Une autre fois, j’ai du rentrer chez moi plutôt que d’aller à la fac, car j’étais suivie par plusieurs personnes.

J’étais très triste, car je ne pouvais pas aller en cours comme je voulais. Certains profs sont aussi des partisans de l’Islam politique et ils m’ont empêché de passer dans l’année supérieure, de même que les autres camarades connus du Comité. C’est l’une des raisons qui me pousse à aller à Bagdad l’an prochain, pour étudier les sciences politiques. Ca dépend aussi de la situation du Comité, car si le Comité a besoin de moi, je ne pourrais pas partir.

ND : Et à Bagdad, justement, existe-t-il un comité du même genre ?

TF : Oui, mais il est moins important qu’à Bassorah. C’est pour ça qu’on préparer une conférence des étudiants progressistes, pour créer des comités d’organisation étudiants partout en Irak. Il en existe déjà à Sulaymania et à Kirkuk.

ND : Quels sont les besoins principaux du Comité d’organisation étudiant ?

TF : L’argent, tout simplement, pour l’impression de matériel et pour l’organisation de cette conférence. La vie est très chère pour les étudiants. La plupart des étudiants habitent chez leurs parents, et n’ont aucune ressource, même pas d’argent de poche. Pour ceux qui viennent de loin, il n’y a pas ni résidences, ni chambres, ni transports. Donc, impossible de vivre seul, encore plus quand on est une fille. Même mariés, les étudiants restent généralement dans leur famille.

L’un des problèmes qu’on a rencontré, c’est pour imprimer nos tracts. Chaque fois qu’on allait voir un imprimeur, il nous disait qu’il n’avait plus d’encre, ou qu’il était fermé. Finalement, un jeune imprimeur nous a fait rentrer discrètement et il a fermé le volet dernière nous. Il nous a expliqué que sa femme était étudiante, qu’elle aussi avec subi les islamistes et qu’il était prêt à nous aider, à condition qu’on ne dise pas qui il était. C’est lui qui nous a révélé que les islamistes étaient passés pour les menacer d’incendier leur atelier s’ils imprimaient quoi que ce soit pour nous. Il nous a tout imprimé à moitié prix ! Quand on est revenu avec des tracts imprimés, tout le monde a été très surpris.

ND : Est-ce que vous avez bénéficié de la solidarité internationale ?

TF : Non. On a reçu pas mal de messages de soutien, mais pas d’argent. Tout ce qu’on a fait, c’est avec le peu qu’on a. Mais pour organiser cette conférence nationale, il faudrait environ 50 000 dollars, parce qu’on est obligé d’assurer les voyages, les logements, la nourriture et surtout la sécurité, c’est-à-dire les gardes du corps. C’est pour ça qu’on a besoin du soutien des étudiants du monde entier, pour défendre nos libertés.

ND : Qui sont exactement les islamistes ?

TF : Pour la plupart, ce sont d’anciens étudiants, plus âgés que nous, ils ont souvent plus de trente ans. Ils forment une organisation armée, détestée des étudiants. Ils portent des vêtements sales, parce qu’ils considèrent que l’Islam enseigne qu’il est inutile d’avoir une belle apparence. Les plus dangereux viennent d’Iran, ou ont formé là-bas, et la propagande qu’ils vendent y est imprimée. Ils sont shiites.

Il faut dire qu’a Bassorah, les sunnites sont plus pacifiques. Quelques groupes sunnites nous soutiennent, et certains de leurs membres les ont même quittés pour nous rejoindre.

ND : Et toi, es-tu shiite ou sunnite ?

TF : Ma famille est supposée être shiite. Mais avant tout, nous sommes communistes. Ma grand-mère distribuait des tracts communistes. Mon oncle était un poète communiste. Mon père servait de passeur pour emmener clandestinement des militants communistes de Bassorah à Sulaymania, dans le nord. Moi aussi, j’ai commencé par être militante du Parti communiste d’Irak.

Mais, quand on vu que ce parti commençait a soutenir les islamistes, on a été stupéfaits. Le Parti communiste-ouvrier est venu voir mon père, qui était un militant connu, et lui ont proposé de les rejoindre. C‘est ce que j’ai fait aussi, comme beaucoup d’autres. Il faut dire qu’à Bassorah, l’un des deux locaux du Parti communiste d’Irak a changé son nom pour s’appeler Parti communiste islamique ! Il ne leur reste plus qu’à repeindre la devanture en vert...

Parmi les communistes que je connaissais, certains sont effectivement devenus des islamistes. Un ancien camarade m’a demandé pourquoi je ne portais pas le hijab... Le Parti communiste-ouvrier, c’est exactement ce que j’avais toujours voulu, la liberté, un style de vie moderne, alors que le Parti communiste est tellement traditionnel... De toute façon, il ne représente plus grand-chose, si ce n’est qu’il est soutenu par les islamistes.

ND : Que représente le Parti communiste-ouvrier à Bassorah ?

TF : Il est très soutenu par les ouvriers. Il y avait beaucoup de gens pour la manifestation du 1er mai, des ouvriers, des jeunes, des étudiants, des femmes, et plein de sans-toits, qui squattent les bâtiments de l’ancien gouvernement. Abdelkarim, un camarade, organise avec eux des manifestations régulières pour obtenir de véritables logements. Il est très actif. Ce jour là, j’ai été interviewée par la télévision kurde. Mais tu devrais venir voir sur place, tu comprendrais mieux !

ND : Lors de la clôture de la conférence, tu as évoqué ton mariage tout proche...

TF : Oui ! Je me marie dans quelques semaines. Mon boy-friend est un militant du parti communiste-ouvrier depuis 1995. Il a passé sept ans en prison, à Abu Ghraïb, à cause de ça. Il avait été condamné à mort, mais sa famille a payé pour que sa peine soit commuée en prison à vie. Heureusement, comme tous les prisonniers, il a été relâché peu avant la guerre, lorsque Saddam Hussein a décidé de vider les prisons. C’est l’autre raison pour laquelle je voudrais aller à Bagdad, bien sûr...

ND : A Bagdad, tu n’as pas trop peur des bombes ?

TF : Quelles bombes ? La bombe, c’est moi !

Interview réalisée par Nicolas Dessaux - 2 août 2005 (Yokohama, Japon)

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