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Intervention de Nicolas Dessaux lors de la 35e assemblée pour la paix et la démocratie, Yokohama, Japon

Bonjour,

Je voudrais remercier, avant toute chose, l’Assemblée nationale pour la paix et la démocratie de m’avoir fait l’honneur de m’inviter pour sa 35e rencontre. Je voudrais également remercier Monsieur Mori Fumihiro pour tout le temps qu’il a consacré à préparer ce voyage, et Mademoiselle Mimemoto Atsuko pour son travail de traduction. Je voudrais également saluer nos amis irakiens ici présent et, bien sûr, l’ensemble des participants à cette assemblée.

Je vais essayer de vous exposer les activités de l’association Solidarité Irak en France. Mais pour commencer, je voudrais parler de la position officielle de la république française sur l’Irak, et décrire la situation actuelle du mouvement contre la guerre en France.

Lors de l’invasion de l’Irak par les forces de la coalition dirigées par les Etats-Unis d’Amérique, la République française, par la voix de son président, Monsieur Jacques Chirac, a exprimé son opposition à une nouvelle guerre contre l’Irak. Il est alors apparu, pour les uns comme un champion de la paix, pour les autres comme un traître au monde libre. Une véritable campagne contre la France a été aussitôt déclenchée dans la presse et dans l’opinion publique américaine, mais elle n’a pas duré.

Bien sûr, on ne peut qu’approuver le choix de ne pas prendre part à la coalition militaire, ni à la campagne ridicule sur la présence d’armes de destruction massive en Irak. Mais il ne faut pas non plus se faire trop d’illusions sur les raisons de ce refus, qui ne sont pas toutes à l’honneur du gouvernement français.
Il faut d’abord rappeler qu’en 1991, la France avait participé à la première coalition militaire contre l’Irak.

Elle a donc participé, par son soutien politique et militaire, aux bombardements qui ont ravagé le pays, fait des milliers de victimes civiles et détruit les infrastructures sanitaires et sociales. Malgré les déclarations tonitruantes contre le « nouvel Hitler » Saddam Hussein, la France n’a pas protesté quand les armées coalisées ont cessé de combattre pour laisser au dictateur irakien le temps de réprimer l’insurrection populaire qui menaçait de le renverser. La France a participé à l’embargo contre l’Irak, dont on estime qu’il a entraîné un déficit démographique d’un million de personnes en douze ans. Elle a donc sa part de responsabilité dans la situation qui a mené à la seconde guerre du Golfe en 2003.

En 1991, Monsieur Jean-Pierre Chevènement, alors ministère socialiste de la défense, avait démissionné du gouvernement pour ne pas cautionner la guerre en Irak. Il avait alors également été salué comme un champion de la paix. Mais ses motivations véritables étaient sa sympathie pour le parti Baas irakien, dont il admirait le nationalisme et les prétentions laïques.

Il n’était pas le seul homme politique français lié à Saddam Hussein, puisqu’on en trouve de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. Par exemple, Monsieur Charles Pasqua, qui avait été ministre de l’intérieur lorsque Jacques Chirac était Premier ministre, est également connu pour ses liens avec Saddam Hussein. Il fait actuellement l’objet d’un procès, car il est accusé d’avoir reçu des dons importants de la part du leader irakien. Son nom est également fréquemment cité dans les « affaires » africaines, aux côtés de celui de Jacques Chirac, avec lequel il partage l’héritage politique et diplomatique du général de Gaulle.

On ne s’étonnera donc pas des activités para-diplomatiques de M. Didier Julia, député du parti présidentiel et interlocuteur privilégié des mouvements armés d’origine baasiste en Irak, qui a réussi le tour de force de venir négocier la libération des otages français dans l’avion personnel du président ivoirien, Monsieur Laurent Gbagbo, alors même que l’aviation française se battait dans le ciel ivoirien.

Il m’est difficile d’exposer en peu de temps l’imbroglio politique et financier qui unit la classe politique française, l’industrie du pétrole, les gouvernements les plus corrompus d’Afrique et le régime bassiste de Saddam Hussein. De son côté, le leader irakien n’a jamais caché sa sympathie personnelle pour Jacques Chirac. La décision du président de la république française de ne pas participer à la coalition contre l’Irak n’a donc peut-être pas été motivée uniquement par son désir de sauvegarder la paix dans le monde.

Cette absence dans la coalition militaire n’a pas empêché, bien au contraire, la France de prendre part dans l’édification du « nouvel Irak ». La venue en France du président Ghazi al-Yaouar, chef de l’état irakien avant les élections de janvier 2005, avait pour objet essentiel la mise au point d’un accord d’assistance à l’entraînement de la police irakienne par la police française.

Pourquoi le président irakien a-t-il choisi la France plutôt que les Etats-Unis d’Amérique, ou tout autre pays de la coalition militaire ? On peut citer au moins trois raisons. Premièrement, la méfiance des policiers irakiens envers les forces d’occupation, même si elles leurs sont souvent assimilées. Deuxièmement, les liens anciens entre le gouvernement français et le parti Baas, qui constitue toujours un réseau dans l’administration, la police et l’armée. Troisièmement, la longue et sinistre histoire coloniale de la France, et notamment la guerre d’Algérie, qui lui donnent une grande expérience de la contre-insurection urbaine.

Lors de ce voyage présidentiel de Ghazi al-Yaouar, notre association avait organisé un rassemblement de protestation à Paris, qui n’a pas connu un grand succès. La majorité des opposants à l’occupation ne semblait pas trouver utile de manifester contre les accords de coopération policière entre la France et le gouvernement irakien soutenu par les forces d’occupation... Nous avons obtenu le même accueil lorsque nous avons proposé de protester contre la conférence de Charm-el-Cheick sur la « démocratisation » de l’Irak, à laquelle étaient invitées toutes les dictatures du Proche et Moyen Orient.

J’en viens donc à la réaction de la population française face à l’occupation de l’Irak. En 2003, la réaction avait assez unanime pour dénoncer l’entrée en guerre. Il n’y avait pas grand monde pour croire aux « armes de destruction massive », ni même à l’implication de l’Irak dans les attentats du 11 septembre 2001. Il faut dire que la presse, encouragée par la position du chef de l’Etat, allait dans le même sens, contrairement à la propagande militariste de 1991.

Dès le début de l’année 2003, alors que le processus d’entrée en guerre était enclenché, quelques mouvements sporadiques s’étaient manifestés contre une nouvelle invasion de l’Irak. A Lille, où je réside, des lycéens avaient manifesté devant les consulats américains, britanniques et italiens, et occupé des locaux de l’armée française. Ce n’était que l’un des multiples signes avant-coureurs des manifestations de jeunes qui allaient, au mois de mars, se répandre dans le monde entier. A Paris comme sur toute la planète, la manifestation du 20 mars fut un succès éclatant.

Malgré son succès, le mouvement contre la guerre en Irak ne dura pas bien longtemps. Il fut rapidement éclipsé par la grande grève des enseignants et le mouvement contre la réforme des retraites, qui mobilisa l’ensemble des forces de gauche au printemps 2003 et se solda par un échec cuisant. A l’automne 2003, bien que l’opinion publique fut toujours défavorable à l’occupation de l’Irak, il ne restait plus grand monde pour s’y opposer véritablement.

Pourquoi cela ? L’absence de soldats français en Irak, en dehors de mercenaires privés, joue un rôle important. Les gens ne sentent pas autant concernés que s’ils avaient un enfant, un proche ou un ami parti se battre là-bas. Même si on parle de l’Irak tous les jours dans les journaux, c’est une question relativement abstraite pour la population française qui n’en subit pas les conséquences. De plus, l’opinion publique considère que la guerre est terminée depuis l’entrée en guerre des troupes coalisées à Bagdad. La multiplication des attentats, les prises d’otages, les luttes religieuses et ethniques rendent la situation très complexe à comprendre. L’occupation apparaît souvent comme un moindre mal par rapport au terrorisme. Pour la majeure partie de la population, y compris parmi les progressistes, l’Irak est devenu un tel bourbier qu’il n’est plus possible de faire quoi que ce soit.

C’est dans ce contexte difficile que nous avons décidé de créer Solidarité Irak. Nous étions une poignée d’opposants à la guerre en Afghanistan et en Irak et nous savions que les perspectives étaient maigres. Contrairement à une partie de l’extrême-gauche, nous avions proclamé clairement notre refus de soutenir, même tacitement, le régime des Taliban ou celui de Saddam Hussein, et affirmé notre soutien à la population civile. C’était de bons principes, mais qui ne signifiaient pas grand chose dans la pratique, puisque nous n’avions aucun contacts avec les progressistes irakiens.

En effet, si nous nous sommes opposés à l’invasion et à l’occupation de l’Irak, ce n’est pas seulement par hostilité à la politique impériale des Etats-Unis d’Amérique, mais c’est parce ce que la vie des irakiens et des irakiennes ne nous est pas indifférente. Nous souhaitons non seulement mettre fin à l’occupation, mais aussi voir cette vie s’améliorer et non sombrer dans la terreur et la misère. La seule façon de faire cela, c’est d’appuyer les forces progressistes en Irak.

C’est la lecture d’un article sur le syndicat des chômeurs en Irak, traduit par des anarchistes canadiens, qui a été le déclencheur. Aussitôt après l’avoir lu, j’ai proposé à quelques amis de lancer un comité de soutien. C’est ainsi que nous avons rencontré, à Londres, Dashty Jamal, qui nous a fait connaître les autres organisations qui forment aujourd’hui le Congrès des libertés en Irak. Ce qui nous a attirés, c’est que nous partagions les mêmes principes de base : pas de soutien aux régimes ou aux politiques réactionnaires, rejet de toute forme de nationalisme, laïcité, priorité aux luttes sociales et féministes. C’est pourquoi nous avons créé l’association Solidarité Irak sur la base de ces mêmes principes.

Il faut bien avouer que nous n‘avions aucune expérience de ce genre d’activité, et nous n’étions soutenus par personne, aucun parti politique, aucun syndicat, aucun réseau associatif. C’est pourquoi la première tâche que nous nous sommes fixée a été de diffuser le plus largement possible des informations sur ces luttes féministes et sociales en Irak, dont on en entendait jamais parler dans la presse. Etre reconnu comme une source d’information fiable et sérieuse est une chose extrêmement importante pour notre activité, et c’est sans doute dans ce domaine que nous avons connu le plus de succès. Avec l’arrivée de camarades arabophones dans l’association, nous espérons que nous pourrons augmenter le volume d’informations.

Ensuite, nous avons commencé à rencontrer les organisations qui étaient intéressées par nos informations. Nous avons organisé à plusieurs reprise des meetings avec nos amis irakiens, car la parole d’une personne venue d’Irak est infiniment plus écoutée que la nôtre. Houzan Mahmoud est ainsi venue à plusieurs reprises. A l’heure actuelle, nous avons travaillé en collaboration avec plus d’une trentaine d’organisations, associations, syndicats et partis différents. Cela nous aide à nous faire connaître et nous permet de gagner en crédibilité. La récente tournée de Dashty Jamal en France marque une nouvelle étape, car elle a permis de mettre en place des relations avec les syndicats français, que nous espérons sérieuses et durables.

Notre activité a effectivement contribué à faire évoluer la connaissance de la situation irakienne auprès des organisations de la gauche française. Mais il est important de noter que, s’il est assez facile d’obtenir la publication d’articles dans leur presse ou la tenue d’une réunion de présentation de notre association, il est souvent beaucoup plus difficile d’obtenir d’elles un engagement concret, un soutien matériel pour nos amis irakiens.

Or, notre problème n’est pas, comme c’est trop souvent le cas au sein dans l’extrême-gauche, d’avoir la position la plus juste sur la question irakienne, mais d’avoir l’intervention pratique la plus adaptée à permettre le développement du mouvement féministe et social en Irak. L’information et le soutien politique sont des choses importantes, mais dans la situation dramatique de l’Irak, le soutien matériel est une priorité absolue. Dans cette tâche, notre efficacité est plus limitée.

Pour résoudre ce problème, nous essayons maintenant de proposer à chacune de s‘engager à soutenir un projet en particulier, comme l’achat de tel ou tel équipement pour un local syndical. Il est plus facile et plus satisfaisant pour un syndicat ou une association de savoir comment et par qui est employée l’aide qu’il a apporté. C’est pourquoi il est essentiel que les progressistes irakiens formulent leurs demandes de soutien de façon la plus précise possible. Je suis bien conscient que ce n’est pas toujours simple, mais c’est très important pour être efficaces.

Une autre question sur laquelle nous souhaitons intervenir est celle des réfugiés irakiens. Ils sont de plus en plus nombreux à arriver en France et vivent dans des conditions terribles. Il en va de même que les Iraniens, les Afghans, et de nombreuses autres personnes qui quittent leurs pays où la situation est devenue invivable. Or, la France considère officiellement que l’Irak n’est plus une dictature et que la guerre est terminée. Donc, elle refuse aux irakiens le statut de réfugié. Elle les laisse dormir dans la rue dans les conditions les plus misérables, les fait pour chasser par la police en attendant qu’ils trouvent une solution pour entrer illégalement en Grande-Bretagne, où la plupart désirent se rendre. Tout cela ne fait qu’enrichir la maffia des passeurs.

C’est pourquoi nous sommes entrés en contact avec plusieurs associations qui soutiennent les réfugiés, et nous essayons de leur apporter de l‘aide dans la mesure de nos moyens. Il est important d’agir à la fois pour soutenir les réfugiés et pour obtenir un changement de leur statut légal. Mais seule une amélioration réelle de la vie en Irak et dans les autres pays d’origine des réfugiés constituera une véritable solution à leurs problèmes.

Or, pour cela, je l’ai déjà dit, le meilleur moyen est de soutenir les forces progressistes. Comment faire pour qu’un véritable mouvement contre l’occupation émerge sur cette base ? Je crois fermement que cela est possible, même si cela va prendre encore du temps et de l’énergie. Il est évident que, dans un monde aussi enchevêtré à l’échelle planétaire que le nôtre, ce mouvement doit se développer simultanément dans de nombreux pays, parce que cela entraîne un effet d’émulation, un stimulant et une source d’inspiration essentielle. Non seulement nous devons mieux cordonner nos activités à l’échelle internationale, mais nous devons également encourager la création d’autres comités.

Des comités aux objectifs proches existent au Japon bien sûr, mais aussi en Australie, aux Etats-Unis d’Amérique et en Grande-Bretagne. De ce point de vue, les partisans de la « résistance » islamo-nationaliste sont plus avancés que nous. Mais, il est possible d’impulser d’en d’autres pays la création si nous nous en donnons les moyens.
L’expérience nous montre qu’en la matière, il faut ne pas avoir peur de se fixer des objectifs exigeants. Par cet effet d’entraînement, le résultat global sera plus que la somme de leurs activités dans chaque pays. Nous devons et nous pouvons convaincre d’agir celles et ceux qui, sans être insensibles à la situation de la population civile irakienne, s’abstiennent de le faire par fatalisme ou par méconnaissance de la situation.

Les associations de parents de soldats ou de soutien aux déserteurs, qui jouent un rôle essentiel pour battre en brèche l’occupation, trouveront naturellement leur place dans un tel réseau mondial. Le soutien aux déserteurs de toutes les armées, à ceux qui renoncent à la violence, est essentiel. Si la désertion devient un phénomène de massif, les forces d’occupation commenceront à s’effondrer de l’intérieur et delà obligera les gouvernements à retirer leurs troupes. Si nous voulons encourager cela, il faut que les soldats sachent qu’en désertant, ils trouveront des personnes pour les accueillir et les soutenir partout dans le monde. Nous devons nous y engager.

C’est donc sur ces deux propositions que je voudrais conclure. Le mouvement sera long, mais il se sera un pas de plus vers un monde sans guerres, sans frontières, sans oppression, sans exploitation, vers la communauté humaine mondiale.

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Situation sociale
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Auteurs
Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak
Congrès des libertés en Irak
Solidarité internationale
Parti communiste-ouvrier d’Irak
Fédération internationale des réfugiés irakiens
Yanar Mohammed
Solidarité Irak
Nicolas Dessaux
Houzan Mahmoud
Stéphane Julien
Olivier Théo
Falah Alwan
Bill Weinberg
Organisation pour la liberté des femmes en Irak
Mansoor Hekmat
Azar Majedi
SUD Education
Camille Boudjak
Parti communiste-ouvrier du Kurdistan
Karim Landais
Muayad Ahmed
Richard Greeman
Tewfik Allal
Alexandre de Lyon
Fédération irakienne des syndicats du pétrole
Yves Coleman
Olivier Delbeke
Regroupement révolutionnaire caennais
Vincent Présumey

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