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Comment combattre l’occupation en Irak ?

Où en est, aujourd’hui, le mouvement contre l’occupation en Irak ?

En mars 2003, le vaste mouvement qui, face aux premiers bombardements, a rassemblé des millions de personnes manifestant dans le monde entier, accompagné de grèves lycéennes. Il a été accompagné de grèves étudiantes et, de manière plus marginale, de blocages de trains et d’avions militaires ou d’autres formes d’action directe. Ces formes d’action qui pouvaient avoir un impact concret sur le cours des choses, comme les blocages des convoiements de matériel militaire en Belgique ou en Allemagne, n’avaient elles-mêmes qu’une dimension symbolique, tant qu’elles n’étaient pas employées à une échelle massive. On peut facilement ironiser a posteriori sur la naïveté qu’il pouvait y avoir à croire que les manifestations de rue, les appels et les protestations symboliques allaient faire fléchir la machine de guerre américaine, mais l’importance du mouvement, la rapidité avec laquelle il a surgi n’en est pas moins frappante - autant que celle avec laquelle il est retombé.
En effet, une fois les bombes lâchées sur la population irakienne, les forces coalisées entrées dans Bagdad, il semblait pour beaucoup que l’après-guerre avait déjà commencé, qu’il n’y avait plus grand-chose à faire. Face au fait accompli, le mouvement s’est dégonflé à la manière d’un soufflé. La plupart des collectifs anti-guerre, constitués à la hâte, se sont vidés de leurs membres, ou au moins, ont perdu leur capacité de mobilisation.

Deux ans plus tard, il est, dans de nombreux pays, atone, dévitalisé, comme si la guerre n’était pas en train de se poursuivre sous une autre forme - avec plus de 100 000 victimes selon le sources médicales - qui viennent s’ajouter à toutes celles des années d’embargo. Tout se passe comme si, dès lors que Bush Jr. a déclaré que la guerre était finie, il n’y avait plus qu’à rentrer chez soi et attendre la prochaine. Dans les pays qui ont envoyé des troupes en Irak, la situation est bien sûr un peu différente, parce que la guerre prend une réalité plus concrète, celle des cadavres de jeunes gens qui reviennent au pays...

Mais comment expliquer ce phénomène ?

Il y a sans doutes de nombreuses causes, qui expliquent l’évolution du mouvement contre la guerre différemment dans chaque pays. Mais on peut proposer quelques pistes importantes. La première, c’est que le mouvement s’est presque partout appuyé, pour se structurer, sur les mêmes réseaux que le mouvement altermondialiste, dont on évoque aujourd’hui la crise. Il souffrait surtout des mêmes ambiguïtés : une analyse inaboutie du capitalisme, sans référence claire à l’exploitation et à la lutte des classes, une juxtaposition de thèmes mondialistes et souverainistes, une mystique des grands rassemblement au dépend de l’action directe. Mais dans la durée, ces questions auraient sans doute pu être dépassées.

La seconde piste, plus ou moins liée à la première, réside dans les ambiguïtés du mouvement lui-même, sur la nature du régime de Saddam Hussein et sur celle de ses adversaires. Le régime baasiste lui-même a pu instrumentaliser en partie la mobilisation à son profit, en détournant par exemple les courageux boucliers humains de la protection des personnes civiles vers celle des sites stratégiques. Et dans les manifestations, l’anti-américanisme a été souvent un moteur plus puissant que l’antimilitarisme, favorisant des alliances surprenantes, comme l’accueil fait aux islamistes - tout particulièrement en Angleterre. Bien sûr, ces courants ont le droit de manifester, mais était-il nécessaire de les associer à l’organisation même du mouvement ?

Troisième piste enfin, la crise du militantisme dans les pays occidentaux. Bien sûr, il existe une multitude d’associations, d’organisations, de réseaux et de causes et tout autant de personnes dévouées pour les animer. Mais la capacité de mobilisation en profondeur, dans la durée, et plus encore, la capacité à aller au-delà de ses appréhensions, à prendre des risques, à se donner des objectifs ambitieux, est pour le moins limitée. Le regard à peine indulgent de la gauche moyen-orientale à l’égard des mouvements occidentaux n’est sans doute pas immérité. Cette faiblesse, ce manque de souffle qui n’est pas propre à telle ou telle composante du militantisme, explique sans doute en partie aussi la difficulté à faire exister le mouvement au delà de quelques mois. Il ne tient qu’à nous d’y remédier.

Quel rôle a joué l’évolution de la situation en Irak sur ce mouvement ?
La guerre a rapidement pris une autre forme, plus insidieuse que les bombardements, celle de l’occupation militaire et du « nation building », selon le concept en vogue au Pentagone, c’est-à-dire la constitution d’un régime post-colonial adapté aux besoins de la diplomatie américaine. L’espoir ne pouvait donc venir que de l’intérieur de l’Irak.

Or, l’attitude initiale de la population irakienne a déconcerté celles et ceux qui s’attendaient à un rejet massif et immédiat de l’occupation. Soulagée de la chute du régime fasciste de Saddam Hussein, avec son parti unique, son culte de la personnalité, ses exécutions publiques et ses milliers de mouchards, préoccupée par les questions immédiates de logement, de santé, d’emploi, la population avait observée ses « libérateurs » autoproclamés avec une mélange de méfiance et d’aspirations. Une large partie de la jeunesse aspirait à un mode de vie moderne, dont les américains étaient supposés être porteurs. De plus, la majeure partie des forces politiques avait approuvé la guerre, à commencer par le Parti communiste d’Irak et les partis nationalistes Kurdes, qui avaient jadis la sympathie de la gauche occidentale. Rien de tout cela ne correspondait vraiment à l’image d’Epinal d’un peuple soulevé contre l’envahisseur, fier de ses valeurs et radicalement opposé à l’american way of life - telle qu’elle pouvait exister dans le mouvement anti-guerre.

Malgré cela, peu à peu, la réalité de l’occupation a commencé à se faire sentir. La peur et le mépris que les irakiens inspirent aux GI’s, la violence dont ils font preuve, les affrontements quotidiens avec la guérilla au coeur des villes, les attentats, qui ont fait plus de victimes civiles que militaires, faisant de la seule présence de soldats américains dans une rue un danger de mort, tout cela à contribuer à déciller celles et ceux qui pouvaient avoir des illusions. La politique menée par un conseil provisoire de gouvernement sans assise réelle dans la population, son soutien avoué à la mise en place de la charia, le durcissement de la situation économique et sociale, le rapide retour des cadres baasistes dans les entreprises et dans l’armée - malgré des grèves expressément dirigées contre eux - ont également contribué à transformer la méfiance en une hostilité à laquelle la révélation des tortures pratiquées à Abu Ghraib a servi de révélateur.

Justement, est-ce que la montée en puissance de la résistance armée n’a pas changé les choses ?

L’émergence progressive de la résistance militaire pouvait donc servir de point de rebond pour le mouvement contre l’occupation. Elle était susceptible de redonner l’espoir, de rappeler les grands mouvements contre la guerre en Algérie ou au Vietnam, de donner vérité à la formule selon laquelle l’Irak serait le Vietnam de la dynastie Bush.

Ce nouvel espoir fut également déçu : apparue très tôt, disposant de moyens militaires et financiers surdimensionnés, sans unité apparente malgré quelques effets d’annonces, la résistance irakienne s’est révélée rapidement dominée par les troupes d’élites du régime baasiste (gardes républicains, Feyadin Saddam) imprégnée de l’idéologie islamo-nationaliste des dernières années du régime, talonnés par quelques mouvements nationalistes de gauche (Parti communiste - cadres de base, nassériens, ...) sans réelle autonomie, et par des mouvements authentiquement islamistes. Le fait que ses formes d’actions étant parfois difficiles à distinguer de celles des mouvements terroristes (comme celui de Zarkawi) et des gangs mafieux, et les actions les plus odieuses commises sous couvert de « résistance », comme la décapitation de travailleurs immigrés, ont rapidement mis fin à la sympathie initiale dont elle pouvait bénéficier, aussi bien dans le pays qu’à l’étranger. Quand au mouvement d’al-Sadr’, qui semblait prendre la forme d’un action de masse plutôt que du terrorisme, son contenu politique ouvertement réactionnaire tout comme sa rapide soumission à l’occupant, chèrement négociée, lui ont ôté toute crédibilité. Même s’il conserve une importante capacité de mobilisation, son action est essentiellement liée aux intérêts diplomatiques de la République islamique d’Iran.

Quelle que soit l’appréciation qu’on peut avoir aujourd’hui, à la lumière de ce qu’elles sont devenues, la résistance algérienne ou vietnamienne se présentaient comme progressistes et suscitaient l’espoir de personnes qui se considéraient également comme progressistes. Elles prétendaient, au moins formellement, défendre les travailleurs, libérer les femmes, moderniser la société ; c’était également l’opinion sincère d’une majeure partie de leurs membres et de leurs partisans en France ou aux USA. Ce n’est pas le cas de la résistance irakienne, des mouvements qui s’expriment en son nom : leur programme social est ouvertement réactionnaire. Bien sûr, il y a sans doute ça et là dans la résistance des mouvements sympathiques, des personnes respectables, que la situation réelle de l’occupation amène à choisir la lutte armée. Mais, même celles et ceux qui soutiennent en principe cette résistance là sont bien incapable de la nommer, de l’identifier et de lui apporter le soutien qu’elle mérite.

En outre, de nombreux courants « critiques » pensent en réalité l’Irak dans les mêmes termes que l’administration US : une population divisée en ethnies et en sectes, dans lequel la religion et la tribu tiendraient une place primordiale dans la vie des gens. Or, il suffit de discuter avec quelques irakiens, même absolument rétifs à toute forme de politisation, pour comprendre que la réalité est à la fois plus complexe et plus nuancée que cela. Le refus de l’ethnicité et l’esprit laïques sont bien plus courants qu’on ne l’imagine.

Or, dans la grande presse comme dans l’esprit de la population, la résistance à l’occupation est assimilée à ces mouvements réactionnaires, qui ne peuvent susciter la sympathie. Pour l’opinion publique, la situation irakienne est devenue confuse et sans issue. C’est cet état d’esprit que nous devons transformer, en montrant l’existence d’alternative crédibles. Le mouvement contre les bombardements en 2003 s’adressait au gouvernement américain. Maintenant, il nous faut nous adresser directement à la société irakienne, sur les forces sociales qui y agissent réellement. C’est le choix qu’on fait des associations comme Solidarité Irak, Iraqi workers solidarity group en Grande-Bretagne et en Australie, ou encore le très actif Comité de soutien au front civil irakien au Japon.

Mais, est-ce suffisant pour lutter contre l’occupation en Irak ?

Il nous faut mener de front plusieurs tâches. En Irak, les forces progressistes opposées à l’occupation se regroupent et se structurent, avec la récente constitution du Congrès des libertés en Irak. Elles ont une expérience politique et militaire réelle, en raison du rôle joué par nombre de ses leaders lors de l‘insurrection de 1991. Leurs moyens militaires limités, leurs permettent tout de même d’organiser quelques « zones libérées » dans des quartiers populaires de Bagdad où l’armée américaine ne s’aventure pas. Mais elles peuvent s’appuyer sur un réel ancrage dans les camps de réfugiés, parmi les chômeurs et chômeuses, dans les usines qui fonctionnent encore. Elles y mènent une propagande sans relâche contre l’occupation et contre le gouvernement. Tous les indicateurs montrent que leur influence en Irak est croissante, et la récente révolte des étudiants de Bassora contre les exactions des partisans d’al-Sadr’ montrent que les forces progressistes sont parfaitement capables de tenir tête à leurs adversaires. Notre rôle, en tant que réseau de soutien international, est de les soutenir matériellement et financièrement.

Mais il ne peut naturellement se limiter à cela. Dans les pays qui maintiennent des troupes en Irak qui, outre les Etats-Unis, incluent notamment plusieurs pays de l’Union européenne (la république Tchèque, le Danemark, la Lituanie, la Pologne, le Royaume-Uni, plus l’Italie qui a prévu de les retirer), la tâche principale est d’affronter le gouvernement pour obtenir le retrait, bloquer les transports de troupes ou de matériel militaire, et de soutenir les familles de militaires opposées à l’occupation. Dans les autres pays, même si cette dimension n’est pas absente, il est possible de développer d’autres tâches, particulièrement le soutien aux déserteurs et déserteuses, qui sont de plus en plus nombreux, dont certains ont demandé l’asile politique au Canada. Nous devons saper les forces de la coalition, les placer dans une situation morale telle qu’elles ne puissent faire autrement que de se retirer.

Ces deux axes sont complémentaires. Si le départ des troupes de la coalition américaine avait pour seul résultat l’imposition d’un régime d’apartheid sexuel à l’Iranienne - encore que le gouvernement actuel ne soit pas insensible à cette idée - la population irakienne n’aura pas vraiment gagné au change. Il n’y a donc pas d’autres solution que de lutter pour obtenir le départ des troupes et de soutenir les mouvements féministes et sociaux, si l’on veut réellement combattre l’occupation en Irak. C’est sur cette base que le mouvement peu trouver un rebond et un véritable sens.

Nicolas Dessaux
publié dans Courant Alternatif de Décembre 2005

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