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Femmes de Bagdad

Elles sont médecin, masseuse de hammam ou ministre, ex-baasiste ou de retour d’exil. Irakiennes, elles racontent leur nouvelle vie, l’insécurité et la menace du retour de la charia sous un régime chiite.
Ici, la guerre est calme. Vapeur, chaleur, bruits des voix et de l’eau éclaboussant les corps tranquilles : c’est le monde à l’envers, celui des femmes, qui ont presque totalement déserté les rues de Bagdad - exception faite des mendiantes et, dans les quartiers chiites, des marchandes de fruits et légumes.

Le hammam du quartier Mansour, à l’ouest de la capitale, a rouvert ses portes à la mi-décembre, un lundi. Deux jours, exactement, après l’arrestation de Saddam Hussein par les GI américains. Le lundi est le jour des femmes.

Trois matrones assises devant les vasques en ciment s’aspergent méthodiquement avec des gamelles en plastique, jacassant à tout va. Plus loin, une mère lave sa fille, une gosse de huit ou neuf ans dont les couettes brunes s’égayent de chouchous roses. A cette heure matinale, Asmahan, la masseuse, est encore en pleine forme.

Gymnaste de formation, elle travaille au hammam le lundi et donne des cours d’aérobic le reste de la semaine. Asmahan a vingt ans. Son patron a trouvé le filon : le hammam, au rez-de-chaussée, et la salle de sports, à l’étage, attirent de plus en plus de monde. "Les femmes sont tellement tendues ! ça se sent dans leur corps, explique Asmahan. Les vieilles sont épuisées, comme si elles avaient été frappées par une maladie. Les jeunes, qui rayonnaient, ont le visage éteint." Fermé durant des mois, le hammam reçoit surtout des femmes du quartier. Celles qui habitent loin ne viennent plus.

Amal Souaidan, 46 ans, médecin nutritionniste, fait partie des rares Irakiennes qui continuent à conduire leur voiture. Dans le salon cossu où elle accueille ses hôtes, un Coran, posé sur un présentoir, voisine avec une reproduction d’un tableau de Renoir.

Croyante, pratiquante, mais favorable à la séparation de la religion et de la politique, Amal Souaidan refuse, en revanche, de dire si elle est sunnite ou chiite : "Cela n’a aucune importance. On est musulmans et c’est tout !", s’énerve-t-elle poliment. Issue d’une famille plutôt prospère, mariée à un médecin et mère de trois enfants, Amal Souaidan a dirigé en 1998 une étude sur les conséquences physiques de l’embargo sur la population féminine de Bagdad. Sur les quelque 4 600 filles et femmes que son équipe avait alors auscultées, pesées et mesurées, il est apparu que 16 % des plus jeunes, âgées de 10 à 14 ans, souffraient de "malnutrition sévère" et 41 % de "malnutrition chronique"- avec des répercussions sur leur taille notamment, "nettement en dessous de la moyenne". La gent masculine a été moins touchée : à la table familiale, père et fils restent les mieux servis.

Aujourd’hui, l’embargo est levé, "les gens disposent du minimum", mais les problèmes ne sont "pas résolus pour autant", estime la nutritionniste. "Les marchands de fruits et légumes, comme les bouchers, sachant que les salaires des fonctionnaires ont considérablement augmenté, ont fait grimper les prix de manière astronomique", explique-t-elle.

Sous le règne de Saddam Hussein, Amal Souaidan n’a jamais parlé politique. "Même seule dans ma chambre, je n’aurais pas osé exprimer quelque opinion que ce soit", lâche-t-elle, le sourire amer. A présent, les temps ont changé. Elle aussi. Le Conseil des dignitaires d’Irak, créé en septembre, ne l’a pas séduite seulement parce que son époux, Jassen Al-Azzani, en est l’un des membres fondateurs, mais parce qu’elle y croit. Ce rassemblement de "l’élite" irakienne a pour but de "faire participer" cette dernière (universitaires, avocats, médecins, notables religieux, etc.) "à toutes les manifestations politiques importantes", afin de barrer la route "aux extrémismes" et de contribuer à "l’unité de l’Irak", plaide-t-elle avec fougue.

La passion militante, d’autres, comme Hanaa Edward, en ont fait l’expérience il y a longtemps. Mais elles l’ont payé au prix fort. Contrairement à Amal Souaidan, qui renaît, Hanna Edward est une survivante. Agée de 58 ans, cette chrétienne de Bassora a été, dès la fin des années 1960, une fervente activiste de la Ligue de la femme irakienne (liée au Parti communiste). Fervente et chanceuse : sa plongée dans la clandestinité puis son exil à l’étranger lui ont permis d’échapper au pire. Sa meilleure amie, Aïda Yassin, est l’une de celles qu’elle a vu disparaître parmi les premières. Secrétaire de la Ligue de la femme irakienne, elle a été kidnappée en pleine rue, un jour de 1979. "Elle avait 35 ans. On ne l’a jamais revue", murmure Hanna Edward. Même chose pour Layla Youssef, 50 ans, pour Rajaa Majeed, 25 ans, arrêtée avec sa sœur. Ou pour Shadha Barat, pharmacienne, militante de la Ligue elle aussi. Arrêtée à son domicile avec son père et sa sœur, elle a été exécutée en 1983. "Son père et sa sœur ont été relâchés, après avoir été torturés, ajoute Hanna Edward. La sœur de Shadha est venue me rendre visite récemment. C’est une femme cassée, terrorisée. Alors que vingt ans ont passé."

Revenue à Bassora puis à Bagdad, après plus de vingt-cinq années d’éclipse, Hanaa Edward consacre désormais son temps à l’association humanitaire Al-Amal. Juriste de formation, cette militante professionnelle peste contre les Irakiens d’aujourd’hui, les Irakiennes surtout, "qui peuvent passer trois heures à vous raconter les hauts faits d’un guerrier arabe d’il y a dix siècles ou l’histoire de la femme du Prophète", mais qui sont "incapables de parler de l’histoire de l’Irak et ignorent aussi bien le mouvement des femmes des années 1970 qu’elles méconnaissent les droits que leur donne la loi".

C’est une exilée d’une autre espèce qui accepte, un samedi de la fin décembre, de nous recevoir dans son vaste bureau du ministère de la culture, où elle occupe le rang de vice-ministre. Maysoon Al-Damluji, 42 ans, a quitté l’Irak en 1981 pour Londres, où elle a fini ses études d’architecte. "Je suis revenue à Bagdad le 3 mai, explique la jeune femme aux traits énergiques, dont le téléphone portable sonne toutes les cinq minutes. En débarquant à Bagdad, je ne désirais pas militer spécialement pour les femmes. Je voulais faire de la politique", admet sans ambages madame la vice-ministre, qui représente aussi le Groupe irakien indépendant des femmes, créé à son retour d’exil. Un exil plutôt confortable, elle ne le nie pas, et très modérément militant. Membre du Club arabe de Londres, Maysoon Al-Damluji assure avoir "participé de temps en temps" à certaines réunions de féministes irakiennes et avoir été à l’initiative de manifestations culturelles - "de poésie et de théâtre" notamment.

Ce n’est pourtant pas le nom de Maysoon Al-Damluji, mais celui de sa collègue Nasreen Barawi, ministre des travaux publics au sein du gouvernement provisoire, qui a été cité, à la mi-janvier, dans la presse irakienne et étrangère. Plusieurs centaines de femmes, Nasreen Barawi en tête, ont en effet manifesté dans les rues de Bagdad, pour protester contre un projet de code de la famille particulièrement rétrograde, que l’administration américaine semble prête à négocier avec le clergé chiite, mené par l’ayatollah Al-Sistani - lui-même polygame et favorable à la charia. Lancée le 20 janvier à l’initiative de l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak, une pétition internationale (PetitionOnline. com/OWFI/petition. htlm) dénonce ce projet "liberticide, misogyne et antimoderniste". Selon les pétitionnaires irakiennes, le port du voile et la "ségrégation sexuelle dans les lieux publics" seraient ainsi rendus obligatoires, tandis que la polygamie deviendrait la norme, de même que la lapidation des femmes présumées adultères ou l’interdiction pour la population féminine de se déplacer librement.

De famille chiite, Iman Al-Shuk, peintre et sculptrice, n’a jamais porté le hidjab - contrairement à ses sœurs. C’est tête nue, le visage légèrement maquillé, que la jeune femme reçoit ses hôtes, en leur offrant une décoction de noumi bass’ra, ces citrons séchés et fumés, spécialité de la région de Bassora. Mariée au peintre et galeriste Qasim Alsabti, Iman Al-Shuk a commencé très tôt à peindre et à dessiner.

Son père, un commerçant de Kerbala, aimait lui-même faire des tableaux en amateur. Il ne dédaignait pas non plus de boire du vin. Sa mère, originaire de Nadjaf, était en revanche une personne "très pieuse". Goût du vin excepté, Iman Al-Shuk, 40 ans, tiendrait plutôt de son père. "J’espère que la montée de l’islamisme ne sera que passagère et que la vague va retomber", dit-elle.

Crise économique et violences obligent, la jeune femme s’occupe elle-même de la maison et des enfants, deux garçons et une fille. "Avant la guerre -l’entrée des GI dans Bagdad, en avril-, j’avais une femme de ménage et je pouvais peindre, sans me soucier de rien, jusqu’au retour des enfants de l’école, regrette-t-elle. Aujourd’hui, les prix ont triplé. On n’a plus les moyens de s’offrir une femme de ménage. Et même si on pouvait, elle aurait trop peur de venir, à cause des attentats et de l’insécurité." Privé de téléphone, comme l’immense majorité des Bagdadis, le couple Alsabti-Al-Shuk (en Irak, les femmes mariées gardent leur nom de jeune fille) est adepte du "système D". Il jongle, s’entête, survit. Plutôt moins mal que d’autres. Iman Al-Shuk vend ses tableaux "entre 150 et 200 dollars" pièce. A l’époque de Saddam, les peintres, hommes ou femmes, avaient "la vie plutôt facile", souligne Iman Al-Shuk, rappelant que les artistes avaient même "droit à un salaire, s’ils le souhaitaient". L’idée de se déguiser, à présent que la page est tournée, en martyre du régime baasiste ne l’effleure pas. Iman Al-Shuk est un oiseau rare. "Les seuls cadavres que j’aie vus dans ma vie, c’était à la télévision", dit-elle.

Contrairement à Amal Souaidan, Iman Al-Shuk a "peur de sortir seule". A cause des explosions de mines, bien sûr. A cause des militaires américains, aussi, "qui tirent sur tout ce qui bouge". A cause, surtout, de la montée de la criminalité - dont femmes et enfants sont les premières victimes. "On a un ami photographe dont le fils de 15 ans a été enlevé sur le chemin de l’école. Les kidnappeurs ont demandé 15 000 dollars, raconte la jeune femme. Notre ami a vendu sa voiture, tout ce qu’il avait. Il a expliqué aux rançonneurs qu’il ne pouvait pas donner plus de 5 000 dollars. Mais les types se sont entêtés. Ils veulent toujours 15 000 dollars. Cela s’est passé il y a quinze jours, et notre ami n’a toujours pas revu son fils." Le risque des enlèvements, nombreux, semble-t-il, durant les premiers mois qui ont suivi la chute du régime, reste la hantise des Bagdadis. Et pas seulement des Bagdadis aisés. Une étude remarquable, réalisée dans la capitale irakienne entre le 27 mai et le 20 juin 2003 par l’association américaine Human Rights Watch, analyse les cas de plusieurs femmes et jeunes filles kidnappées et violées par des gangs et montre à quel point le "climat de peur" qui règne depuis lors a vidé les rues de Bagdad, mais aussi les bureaux, les ateliers, et même certaines écoles, de leur population féminine. Lutter contre les crimes commis à l’encontre des femmes demeure très difficile, "non seulement parce que le viol est un sujet tabou, mais aussi, insiste Hania Mufti, responsable du bureau irakien d’Human Rights Watch, parce que, aux yeux de la police, des juges et, plus largement, de la société, le viol d’une femme n’est pas un vrai crime, c’est un acte qui relève de la vie privée".

Plantée derrière ses montagnes d’oranges, Khadidja, vendeuse au marché Aldakhil, dans le quartier populaire de Sadr City - l’un des fiefs chiites des faubourgs de Bagdad - s’esclaffe : "Chez nous, les hommes se battent pour un rien. C’est pour ça que je préfère me déplacer seule, sans mes frères : avant, quand ils m’accompagnaient, il y avait toujours des bagarres." Ici, ce sont les femmes, toutes voilées de noir, qui règnent sur les étals. Fawzia, qui ne sait pas vraiment son âge - "entre 45 et 50 ans ?" -, n’a pas l’air effrayé non plus. Des histoires de voyous, elle en connaît, bien sûr.

Elle cite l’exemple d’un de ses cousins, tué récemment à coups de pistolet, alors qu’il rentrait à la maison "avec 4 millions de dinars" sur lui. Le mari de Fawzia s’approche et finit l’histoire pour elle : "Ceux qui ont fait le coup, on les connaît, lance-t-il. Ils étaient cinq, et, vous pouvez nous faire confiance !, on va les tuer tous, un à un, on n’a pas besoin de la police", promet-il en riant. Fawzia aussi veut bien poser pour la photo. Issue d’une famille pauvre, elle n’est pas allée à l’école. "Mon père ne voulait pas", explique-t-elle simplement. Ses quatre filles à elle, en revanche, vont en classe - "et j’aimerais bien qu’elles aillent le plus loin possible", dit-elle, avec un air de défi.

Au hammam du quartier Mansour, Asmahan a fini sa journée. Il est 15 heures. Elle est épuisée : "Depuis qu’on a rouvert, il y a de plus en plus de monde. Et je suis seule pour faire les massages..." Mais ce n’est pas des masseuses supplémentaires que son patron embauche : guerre aidant, six gardiens ont été recrutés pour veiller sur les lieux.

Catherine Simon

• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 07.02.04

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