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La place des femmes dans le processus de « démocratisation » de l’Irak

Les Etats-Unis d’Amérique se présentent volontiers, au regard de l’opinion publique internationale, comme les défenseurs de la démocratie et des droits des femmes face à l’islamisme. La situation irakienne fournit pourtant un exemple flagrant de soutien américain à l’islam politique, en dépit de son action contre la résistance armée. Les élections de décembre 2005 viennent confirmer ce processus engagé avant même le déclenchement de la seconde guerre du Golfe, tandis que dans la rue, les milices islamistes font déjà appliquer leur loi. Face à cela, une résistance civile et féministe se met en place.

Une longue dégradation des droits des femmes

L’image de la situation des femmes irakiennes est prise dans un faisceau de contradictions. Le régime de Saddam Hussein avait la réputation d’être laïque et reste perçu ainsi au sein de la gauche internationale. De fait, dès la fin des années 1950, l’Irak était considéré comme l’un des pays les plus avancés du Moyen-Orient en ce qui concerne les droits des femmes. Les Irakiennes qui ont vécu leurs jeunes années durant cette période ont conservé le souvenir d’une certaine liberté, bien qu’elles n’aient jamais connu l’égalité des droits. Cette situation, issue des luttes féministes menées depuis les années 1930, est inscrite dans le code de la famille de 1958 - donc, avant la prise du pouvoir par le « Baas », de son nom complet Parti de la renaissance socialiste arabe. Celui-ci, qui se présentait alors comme progressiste, ne fit pas obstacle à l’amélioration de la situation économique et sociale des femmes : la constitution de 1970 érigeait l’égalité hommes-femmes en principe, même si le droit de vote ne fut accordé aux femmes qu’en 1980 -d’une faible utilité, au demeurant, dans un système totalitaire.

C’est au nom de l’effort de guerre, durant le conflit contre l’Iran (1980-88), que vinrent les premières attaques. Pendant que le développement du culte de la personnalité mettait à l’honneur l’image virile et paternelle du Raïs, Saddam Hussein décréta que, pour soutenir la patrie, les femmes devaient rester dans leur foyer et s’occuper de leurs époux. Il s’agissait d’un sursaut patriarcal face à la place prépondérante que les femmes étaient en train de prendre dans le monde du travail et dans les administrations publiques, pendant que les hommes étaient envoyés sur le front. Dès la fin du conflit, la plupart des employées des ministères furent renvoyées.

La mesure la plus symbolique de cette nouvelle politique fut sans doute, en 1990, la quasi-légalisation du « crime d’honneur », c’est-à-dire du droit pour un père, un frère ou un mari de tuer sa fille, sa sœur ou son épouse s’ils la soupçonnent d’adultère ou d’avoir été violée. Cette pratique, présentée comme « traditionnelle » et sans fondements religieux, a connu depuis une recrudescence notée par tous les observateurs.

Cette politique patriarcale dirigée contre les femmes précède le tournant traditionaliste et religieux du régime de Saddam Hussein à partir de la première guerre du Golfe (1991-2003). A partir de ce moment, le baasisme se fait de plus en plus conservateur, revitalisant les institutions tribales qu’il dénonçait auparavant comme archaïques et féodales. En rendant aux tribus, fondées sur le pouvoir masculin et les alliances familiales, une puissance sociale qu’elles avaient perdue, le régime baasiste cherche à s’appuyer sur les fondements traditionnels de la société irakienne, à contre-courant de son évolution au cours du XXe siècle. Afin de s’attirer le soutien du monde musulman, Saddam Hussein multiplie les références religieuses et fait évoluer le discours baasiste vers une synthèse islamo-nationaliste, qui va jouer un rôle important dans la situation actuelle. Des initiatives telles que la « campagne de la fidélité » (2000), au cours de laquelle 130 femmes, dont plusieurs opposantes politiques, avaient été décapitées sous prétexte de prostitution, sont supposées accréditer le ralliement à l’Islam du leader irakien.

Il faut remarquer que dans la zone kurde autonome, dirigée de 1991 à 2003 par les nationalistes - dont l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) de l’actuel président irakien Jalal Talabani - les crimes d’honneur ont bénéficié de la même tolérance : la législation baasiste y a été maintenue jusqu’en 2000. La même année à Suleimania, capitale régionale du Kurdistan irakien, le centre d’hébergement pour les femmes menacées de crime d’honneur, mis en place par l’Organisation des femmes indépendantes, a été fermé par le parti au pouvoir (UPK). Plusieurs résidentes furent assassinées par leur famille dans les jours qui suivirent, et les militantes durent prendre les chemins de l’exil. A Arbil, deux ans plus tôt, c’est un groupe islamiste qui avait - sans aucune réaction du Parti démocratique du Kurdistan, au pouvoir dans cette région - qui avait menacé de mort six dirigeantes de l’Organisation des femmes indépendantes. Ils n’avaient pas hésité à ouvrir le feu sur une manifestation de soutien à ces militantes, tuant deux dirigeants du Parti communiste-ouvrier d’Irak alors qu’ils prenaient la parole. Surma Hamid se souvient : « Les islamistes affichèrent nos portraits sur les murs de la ville assortis d’un texte rappelant notre immoralité. Le résultat fut que nous, les six femmes, nous nous cachions. Je me suis cachée chez des amis, dans leur maison. Je suis restée 4 mois dans leur cave ». La défense des traditions kurdes et la religion servent alternativement de prétexte aux institutions patriarcales.

Si on ajoute à cela la chute vertigineuse de l’alphabétisation des femmes, passée de 75% à 25% durant les douze années de l’embargo, on comprend que leur situation ait été particulièrement fragilisée au moment où, en mars 2003, les troupes coalisées sont entrées dans Bagdad.

L’occupation militaire

Lors de la campagne de préparation de la seconde guerre du Golfe (2003- ?), le gouvernement américain n’hésita pas à enrôler, comme il l’avait fait en Afghanistan, les droits des femmes dans son argumentaire « démocratique » contre le régime de Saddam Hussein. Dans cette perspective, il a financé, dès l’entrée des troupes en Irak, un certain nombre de fondations, d’organisations non-gouvernementales ou de personnalités féminines irakiennes. Son action vise principalement la formation de cadres féminins de haut niveau pour l’administration et les entreprises irakiennes. Mais cette opération, qui sert à légitimer une opération militaire, trouve ses limites évidentes dans le soutien apporté par les USA aux partis traditionalistes actuellement au pouvoir.

Les autorités d’occupation mirent en place un conseil de gouvernement intérimaire, où siégeaient les partis d’opposition - des communistes aux islamistes - qui avaient soutenu le déclenchement de la seconde guerre du Golfe. Réunis à la conférence de Londres (2002) avant le déclenchement des opérations militaires, ils avaient accepté de collaborer au nouveau pouvoir. Dès les premiers mois, ce conseil de gouvernement annonça sa décision de remplacer le code du statut personnel, qui régit les droits des femmes, par une nouvelle loi inspirée de la charia. Cette conception allait au-delà de la législation baasiste, dans laquelle la charia n’était applicable que dans les cas non expressément prévus par la loi. La féministe anglo-irakienne Houzan Mahmoud en conclut : « Saddam n’a pas réussi à imposer la Charia mais ces émigrés politiques ont failli le faire au bout de 3 ou 4 mois, alors qu’ils n’étaient même pas élus ».

L’Organisation pour la liberté des femmes en Irak, lance une campagne contre ce projet, malgré les menaces de morts adressées par l’Armée des compagnons du prophète à sa porte-parole, Yanar Mohammed. Cette ceinture noire de karaté, qui ne se déplace jamais son revolver, décide malgré cela d’organiser une manifestation de femmes contre la charia, en plein Bagdad : « C’était une nouvelle pratique pour ces femmes, aucune d’entre elles n’avaient encore osé ou même pensé à chanter un slogan. Quelques-unes d’entre elles portaient bel et bien le voile. Je leur demandais si elles avaient quelques mots d’ordre pour la manifestation. Elles me répondirent que non. Je démarrais alors avec : « Oui aux femmes... oui à l’égalité ». Autour de moi, certaines le reprenaient avec une voix discrète. Après quelques minutes, plus d’une centaine de femmes commencèrent à reprendre le slogan ».

Le projet de loi fut finalement repoussé. Après cette victoire du mouvement féministe, les débats sur le processus de démocratisation amenèrent à poser la question de la proportion obligatoire de femmes à l’assemblée nationale. Elle fut finalement fixée à 25%, ce qui est évidement mieux qu’en France (10,9 %, malgré le système de parité), mais insuffisant : à partir du moment où l’on accepte un principe de quota, il aurait fallu tenir compte du fait que, après un quart de siècle de guerre, la société irakienne compte 56 % de femmes. Les premières élections amenèrent donc des femmes à l’assemblée, mais la majorité d’entre elles figuraient sur les listes islamistes et n’étaient pas spécialement connues pour leurs activités féministes. En outre, plusieurs femmes politiques furent assassinées par la résistance armée, dont Akila al-Hashimi, membre du conseil de gouvernement, ou encore la députée Lamiya Abed Khaddour.

Au cours du débat sur la constitution irakienne, la question de la charia réapparut à l’assemblée. Bien sûr, elle n’avait cessé d’être la revendication principale des mouvements religieux, qu’ils soient au gouvernement ou dans l’opposition, comme on le verra plus loin. Il est symptomatique que les deux questions les plus discutées aient été celle du partage des ressources pétrolières et celle de la référence à l’Islam. L’assemblée à dominante islamiste finit par aboutir à une double formulation, au terme de laquelle la loi ne devait être contraire, ni aux principes de l’Islam, ni à ceux de la démocratie - même si pour nombre d’Irakiennes, la contradiction sautait aux yeux. La fiction d’un Irak laïque était enterrée. Sans introduire formellement la charia en lieu et place du code de la famille, la nouvelle constitution facilite cette possibilité pour le prochain gouvernement.

L’enjeu des élections de décembre 2005

Les élections du 15 décembre 2005 constituent une nouvelle étape dans le processus de « démocratisation » de l’Irak. Elles se sont achevées dans un calme relatif : douze morts le jour même. Bien sûr, on peut se demander ce que signifie la tenue d’élections dans un pays où l’armée occupante procède quotidiennement à des arrestations arbitraires et pratique la torture. De même, on peut s’interroger sur les prérogatives des partis associés à l’occupation, qui bénéficient d’un accès privilégié aux médias, et sur les nombreuses dérives signalées lors des scrutins précédents. Mais les observateurs internationaux sont satisfaits, puisque deux factions importantes de la résistance se sont montrées disposées pour l’une à intégrer le processus, et pour l’autre, à ne pas l’empêcher.

Sans surprise, les premiers résultats indiquent une victoire de l’Alliance irakienne unifiée. Cette coalition des principaux partis religieux chiites, formée par le Dawa et le Conseil suprême de la révolution islamique en Irak (CSRII) intègre pour la première fois des candidats issus de l’Armée du Mahdi de Muqtada al-Sadr, jadis présenté comme l’un des dirigeants de la résistance armée. Il s’agit d’ailleurs d’un revirement engagé de longue date, puisque ce mouvement disposait déjà d’un ministre dans le gouvernement actuel. Soutenues financièrement et militairement par la République islamique d’Iran, les trois composantes de cette alliance sont favorables à un régime islamique fondé sur la charia. La victoire de cette liste est néanmoins contestée par les partis sunnites, qui dénoncent une fraude électorale massive, sans qu’il soit pour l’instant possible de le vérifier. Lors du précédent scrutin, certaines personnes s’étaient vu menacées de se voir retirer l’aide alimentaire s’elles ne prenaient pas part au scrutin : les listes électorales étaient fondées sur les listes de rationnement.

De son côté, l’Armée islamique en Irak (AIS) - connue en France pour l’enlèvement de Georges Chesnot et Christian Malbrunnot - a esquissé un geste en faveur du processus électoral, en annonçant qu’elle ne s’attaquerait pas aux bureaux de vote. Cette armée semble assez représentative de l’idéologie islamo-nationaliste d’obédience sunnite du baasisme tardif qui imprègne fortement les anciens membres des unités d’élite de l’armée irakienne - qui forment l’encadrement de nombreux mouvements de résistance. Ses cadres ne sont sans doute pas insensibles à l’idée de participer à l’exercice du pouvoir, dont ils étaient tenus écartés par la politique de « débaasisation ». Or, à la fois pour désamorcer la résistance armée et pour réorganiser l’administration civile et militaire, les forces d’occupation ont largement favorisé le retour aux postes de commande des cadres de l’ancien régime.

Dès les élections de janvier 2005, ce mouvement avait commencé, à la faveur des listes blanches. En effet, pour protéger les candidats contre les menaces terroristes, les listes présentées par les différents partis ne divulguaient pas les noms des candidats, qui n’étaient connus que des autorités. Au Kurdistan, les principaux partis nationalistes avaient passé un accord pour une liste commune, offrant ainsi aux électeurs un faible choix. Un journal bien informé avait réussi, quelques jours avant le scrutin, à révéler la liste de noms : plusieurs anciens baasistes y figuraient, au grand désespoir de nombre de militants de ces partis qui avaient connu la torture ou avaient perdu leur famille dans les prisons de Saddam Hussein.

L’Union patriotique du Kurdistan, le parti de Jalal Talabani, l’actuel président irakien, n’est de toute façon pas à un paradoxe près : jadis, cet homme « de gauche » avait mis ses peshmergas (littéralement, « ceux qui vont mourir », c’est-à-dire les guérilleros) au service de la république islamique d’Iran contre l’Irak. Curieusement, les USA ont réussi le tour de force de s’appuyer, dans leur processus de « démocratisation » sur des formations sympathisantes de l’Iran, alors même que ce pays est dénoncé par l’administration américaine comme faisant partie de « l’axe du mal ». Sa stratégie n’est pas de la plus grande lisibilité, et semble désespérer une partie de l’état-major de la coalition. Elle semble largement conditionnée par le souhait de trouver des partenaires capables de garantir la réforme économique (privatisations massives, restructuration du secteur pétrolier) sans s’embarrasser de considérations idéologiques.

La réalité quotidienne de la charia

Si la charia est à l’ordre du jour à l’assemblée, c’est d’abord parce qu’elle est déjà mise en application dans la rue. Branche militaire du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak (CSRII), les brigades Badr ont officiellement quitté leurs camps iraniens pour intégrer l’armée régulière irakienne. Mais, au nom de la protection des chiites, ils sont devenus une milice particulièrement violente, accusée d’assassinats de personnalités sunnites. Les Brigades Badr sont officieusement dirigées par le ministre de l’intérieur Baïane Djabor.

Quand à l’Armée du mahdi de Moqtada al-Sadr, elle contrôle des villes entières dont la capitale du sud, Bassorah. Elle s’est particulièrement illustrée en mai dernier en s’attaquant à des étudiants qui participaient à un pique-nique jugé « immoral », car organisé par des jeunes gens des deux sexes. L’assassinat d’un jeune homme par les miliciens alors qu’il essayait défendre l’une de ses camarades contre une agression sexuelle, avait provoqué une grève de l’université, réprimée par les sadristes sans que les troupes anglaises stationnées sur place ne jugent utile d’intervenir. L’une des responsables de la grève, Thikra Faisal explique : « Le premier jour, nous sommes restés dans l’université. Les islamistes ont essayé de nous en empêcher, mais ils n’y ont pas réussi. Alors, le deuxième jour, on a décide de sortir, parce qu’on était beaucoup plus nombreux, et d’aller manifester devant les buildings du gouvernement. Les filles avaient peur, à cause des menaces des islamistes, qui avaient effectivement capturé plusieurs d’entre elles. Elles ont préféré rester dans l’université, sauf un petit groupe qui a suivi de loin la manifestation, discrètement. On était plus que deux, moi et une fille musulmane, à manifester avec les garçons, à chanter des slogans pour la liberté et contre l’Islam à l’université ».

Mais cet événement n’est que l’un des épisodes de la véritable guerre aux femmes menée par les milices islamistes. Le port du hejab, qui n’était plus de mise, est obligatoire dans la rue. Comme en Tchétchénie, en Algérie ou en Afghanistan, tout ce qui semble contraire à la religion est susceptible d’être attaqué : coiffeurs, marchands d’alcool, femmes vêtues de jeans... Mais les principales cibles sont les femmes qui étudient ou travaillent à l’extérieur. Les femmes médecin, assistantes sociales, enseignantes, sont particulièrement visées : assassinats par balles ou pat décapitation. Aux prescriptions propres à l’islam fondamentaliste, s’ajoute un anti-occidentalisme qui formait jadis le fond du discours de la gauche moyenne-orientale.

A Bassora, la grève étudiante déjà évoquée a permis d’obtenir l’évacuation des islamistes qui faisaient régner « l’ordre » à l’université et voulaient interdire aux étudiantes d’assister aux cours. Mais à Bagdad, cette surveillance existe toujours dans plusieurs écoles et facultés. Enfin, il faut rappeler la manifestation de femmes en faveur de la charia, dans le plus pur style khomeyniste, organisée par Moqtada al-Sadr. Le programme islamiste est déjà entré dans la réalité irakienne.
Cette situation de violence politique contre les femmes donne libre cours aux violences privées. Ainsi, si la révélation des tortures dans la prison d’Abou Ghraïb, en particulier celle des viols, a eu un vaste écho international, l’assassinat de plusieurs de ces femmes violées par leur famille, afin de « laver l’honneur », a été révélé par l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak. Violence dans la violence, il témoigne tristement de la situation actuelle des femmes irakiennes. Si les viols perpétrés sur les détenues a été considéré comme insupportable, c’est moins pour ce qu’ont subi les femmes elles-mêmes que pour l’atteinte faite à la fierté nationale et familiale.

La résistance des femmes

Peu à peu, la résistance des femmes irakiennes à l’instauration d’un ordre patriarcal, que ce soit au nom de la tradition ou de la religion, commence à se faire connaître à l’échelle internationale. L’architecte Yanar Mohammed, porte-parole de l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak (Olfi), est devenue une figure emblématique de ce combat. L’organisation revendique plusieurs centaines de membre à Bagdad et dans plusieurs autres villes irakiennes.

L’une des activités de l’Olfi est la création de foyers d’accueil pour les femmes et les couples menacés de meurtres d’honneur par leurs familles. L’expérience acquise au Kurdistan dans les années 1990 a été mise à profit. Ces structures, dont l’adresse reste secrète, sont gardées en permanence. Un numéro de téléphone, diffusé dans chaque n° d’Al-Moussawat (l’Egalité), le journal de l’organisation, permet aux personnes qui se sentent en danger d’appeler à tout moment pour une intervention d’urgence. Les foyers ne sont pas seulement un lieu de vie, mais aussi de formation et de réflexion. Parlant de journée internationale des femmes, le 8 mars 2004 Yanar Mohammed explique : « Hadil, qui a été la première résidente de notre foyer, est maintenant une militante expérimentée, qui ne permet à personne de s’attaquer à une femme de quelque manière que ce soit. Ce jour là, elle s’occupait de la sono et coordonnait l’action. Dans notre quotidien militant, dans nos locaux plus rien ne peut se faire sans elle ».

Cette date du 8 mars est très symbolique, en raison de son caractère provocateur. « Le 8 mars, journée internationale des femmes, un millier de femmes ont défilé à Bagdad avec des drapeaux et des banderoles rouges dont l’une représentait une femme les cheveux flottant au vent. Pourtant, officiellement, le 8 mars n’existe pas en Irak. Le Conseil de gouvernement mis en place par les troupes d’occupation l’a remplacé par la célébration de la naissance de Fatima Zora, fille du prophète ! » expliquait Houzan Mahmoud après la manifestation de l’année 2004.
La plupart des fondatrices de l’Olfi ont connu l’exil.

« J’ai toujours su que je reviendrai à Bagdad et que je continuerai à travailler pour les droits des femmes », explique Layla Muhammad. Militante clandestine du Groupe de libération de la classe ouvrière au début des années 1990, elle s’est enfuie en Turquie, puis au Canada, lorsque son frère est emprisonné. Revenue en Irak, elle travaille aujourd‘hui dans les centaines de camps de réfugiés que compte Bagdad, des immeubles squattés, souvent en ruine du fait des bombardements, où vivent parfois des dizaines de familles. Les organisations humanitaires font confiance aux militantes féministes pour sécuriser l’aide alimentaire, c’est-à-dire empêcher qu’elle soit accaparée par les gangs maffieux qui l’écoulent au marché noir. Mais avec le retrait progressif des ONG, cette tâche devient de plus en plus difficile à assumer.

L’organisation collabore notamment avec le Centre de protection des droits des enfants, à Bagdad, et comme elle membre du congrès des libertés en Irak (IFC). « Les enfants irakiens sont privés du droit au bonheur, qui est aussi nécessaire que l’air et l’eau. La violence conjugale et inhumaine, les travaux durs, une scolarisation insuffisante et la rareté des livres, l’absence de services sanitaires, de lait, d’aires de jeux, d’eau, d’électricité et la pauvreté des familles concourent à la misère des enfants d’Irak » explique son responsable Azad Ahmed. Branche locale de l’ONG moyen-orientale Children first !, cet organisme a pour objectif, au-delà des impératifs humanitaires (distribution de nourriture et de produits sanitaires), une volonté éducative pour contrer la consommation de drogue qui se développe à grande vitesse, les abus sexuels sur les enfants, et la manipulation idéologique par les groupes terroristes, qui utilisent volontiers des adolescents comme bombes humaines : « le fléau, c’est la domination des formations politiques et des organisations islamistes, nationalistes et réactionnaires sur l‘Irak. Ils font subir à des dizaines de milliers d’enfants, âgés entre 6 et 15 ans, un lavage de cerveau dans les mosquées et dans leurs locaux. Ils leur inculquent l’ignorance, les légendes, la violence, les brimades envers les femmes et les enfants, le non-respect de la vie humaine, afin de faire d’eux des volontaires pour les attentats-suicides au nom du martyre », termine Azad Ahmed.

Le Congrès des libertés en Irak

« Certains nous disent : « Comment seriez vous en sécurité si aucune armée n’était là pour vous protéger ? ». Nous leur répondons qu’il n’y a rien de pire que la situation actuelle. Des centaines de vies innocentes sont fauchées chaque jour et ça, nous n’en voulons plus. Les troupes US doivent partir, immédiatement. Nous prendrons en charge l’Irak ». Forte de ces convictions, Yanar Mohammed est également devenue l’une des dirigeantes du Congrès des libertés en Irak (IFC), dont la tactique est fondée sur la création de zones « libérées », c’est-à-dire de quartiers défendus contre les forces d’occupation et les milices islamistes. C’est le cas, en plein Bagdad, des quartiers de al-Jihad et al-Furat, dont les groupes armés du Parti communiste-ouvrier d’Irak, l’un des composantes de ce congrès, contrôlent les accès. Contrairement à l’image qu’elles essaient de donner, les troupes coalisées ne contrôlent pas réellement la capitale, en dehors de la célèbre « green zone », et la police irakienne sert plus à offrir des emplois qu’à maintenir l’ordre. Au sein du Congrès des libertés (IFC) convergent des forces d’origines variées, attachées à la laïcité, à la liberté et à l’égalité. Parmi elles, un mouvement de guérilla des Arabes des marais, une population du sud de l’Irak presque détruite par l’assèchement de leur région sous les ordres de Saddam Hussein.

Egalement membre du Congrès des libertés en Irak, la Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak, principal syndicat libre du pays et membre de ce congrès, a fait de l’égalité hommes-femmes l’un des quatre points de son programme. Elle est issue du Syndicat des chômeurs, qui a connu son heure de gloire avec le long sit-in organisé durant tout l’été 2003 devant les bureaux de l’administration coalisée à Bagdad, pour revendiquer une indemnité chômage - 70 % de la population est actuellement sans emploi. Longuement confinée à la clandestinité et à la confidentialité, l’action syndicale s’est rapidement développée au fil des grèves et des luttes sociales, très vigoureuses.

La législation du travail est toujours celle de l’ère baasiste, la liberté syndicale n’a toujours pas été officiellement rétablie et un nouveau syndicat officiel s’est substitué à l’ancien, obligeant les syndicats libres à agir aux marges de la légalité. La Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak (Fcosi), qui tient son nom de l’insurrection des Conseil ouvriers de 1991 au Kurdistan, réunit des salariés de l’industrie et des services dans tout le pays, et revendique 350 000 membres. Toutefois, son secrétaire général, Falah Alwan, doit admettre que « peu de membres de la fédération sont des femmes, seulement 10% environ. La situation d’insécurité et la montée de l’Islam politique rendent les choses difficiles. Il y a beaucoup de femmes dans les secteurs comme les hôpitaux et les banques, mais il est très difficile de s’y organiser ». Au mois de septembre, la grève des ouvrières du textile de Mahmoodya, au sud-est de Bagdad, contre le licenciements de 500 d’entre elles selon un plan approuvé par le syndicat « officiel » montre que ce n’est pas impossible.

La Fcosi a été rejointe récemment par le Syndicat des étudiants progressistes, né du mouvement de grève du printemps 2005. Les conditions de lutte sont dures. Thikra Faisal, l’étudiante de Bassorah, raconte : « L’un des problèmes qu’on a rencontré, c’est pour imprimer nos tracts. Chaque fois qu’on allait voir un imprimeur, il nous disait qu’il n’avait plus d’encre, ou qu’il était fermé. Finalement, un jeune imprimeur nous a fait rentrer discrètement et il a fermé le volet dernière nous. Il nous a expliqué que sa femme était étudiante, qu’elle aussi avec subi les islamistes et qu’il était prêt à nous aider, à condition qu’on ne dise pas qui il était. C’est lui qui nous a révélé que les islamistes étaient passés pour les menacer d’incendier leur atelier s’ils imprimaient quoi que ce soit pour nous ».

L’existence de ces mouvements laïques et féministes bénéficie d’un écho limité au sein de la gauche internationale. En France, le soutien à la résistance islamo-nationaliste au nom d’un « anti-impérialisme » d’opérette est limité à un secteur de l’extrême-gauche. Mais ce n’est partout pas le cas dans le reste de l’Europe, et au delà. Surma Hamid, exilée en Australie, résume : « Autant il est facile de s’adresser aux gens non cartés et d’obtenir leur soutien pour la cause des femmes dans un pays comme l’Irak autant la gauche est empêtrée dans des discussions inutiles et supporte les réactionnaires et le terrorisme déguisés en combattants anti-impérialistes. Ils préfèrent soutenir les ennemis du peuple en Irak que de soutenir les vecteurs progressistes luttant pour la liberté et l’égalité ». Comme assommée par la complexité de la situation irakienne, le reste de la gauche semble atone. Les grandes manifestations contre la guerre du printemps 2003 n’ont débouchées sur aucune forme de solidarité concrète avec cette résistance civile - à quelques exceptions près.

Un soutien international se met en place
A l’échelle internationale, ce soutien se manifeste notamment par des initiatives en France (Solidarité Irak, Nisaba, ainsi que des associations locales à Besançon ou Montpellier), au Japon (Comité japonais de soutien à la résistance civile irakienne), au Maroc (Campagne pour dénoncer la violence subie par les femmes irakiennes), aux Etats-Unis (Campagne de soutien à l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak). A la fin du mois de janvier, une conférence à Tokyo devrait réunir ces différentes initiatives, ainsi que celles qui sont en train de se constituer aux Philippines, en Indonésie et en Corée du sud. Le pacifiste japonais Fumihiro Mori, l’un des organisateurs, explique : « La lutte pacifique de l’IFC contre l’occupation US et l’Islam politique, le fait qu’il soit composé principalement de syndicats, de mouvements de femmes en lutte pour l’égalité, de sans-toits, d’étudiants, d’enfants, de pauvres, en font un mouvement universel et capable d’amener le soutien de la majorité de la population en Irak, ainsi qu’un large soutien dans le monde ».

Ces initiatives montrent que la résistance civile en Irak est encore capable - malgré la répression qui s’abat sur elle depuis que le processus électoral a conforté le pouvoir des milices - d’agir avec détermination pour les droits des femmes. Mais, malgré leur récent développement, elles sont encore isolées dans la gauche internationale. Avec passivité, on assiste à la transformation de l’Irak en un nouvel Iran, avec la bénédiction des Etats-Unis d’Amérique et sous couvert de processus de « démocratisation »...

Nicolas Dessaux
Paru dans la revue Pro-Choix.

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Yanar Mohammed
Solidarité Irak
Nicolas Dessaux
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