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L’Iran, entre menaces de guerres et lutte de classes

L’hypothèse récurrente d’une intervention militaire américaine en Iran est de nouveau mise sur le devant de l’actualité, avec l’aide inespérée du président Ahmadinejad. Avec ses déclarations fracassantes, son entêtement sur le dossier nucléaire et son vigoureux populisme, le dirigeant iranien se prête parfaitement au rôle de grand méchant dont la propagande de guerre a besoin. Les experts avancent toutes sorte de scénarios, au fur et à mesure de des épisodes, sans qu’il soit possible de dire aujourd’hui à quel stade de la marche à la guerre nous sommes arrivés. La question, de notre point de vue, est plutôt de savoir comment on peut faire pour la stopper, comment faire en sorte que la population iranienne n’en soit pas la première victime.

En 1980, les USA avaient employé l’Irak de Saddam Hussein, leur meilleur allié dans la région, contre la révolution iranienne, provoquant l’écrasement de celle-ci par les clercs réactionnaires rassemblés autour d’un Ayatollah Khomeiny fraîchement revenu de son exil français. Les conseils ouvriers se transformèrent progressivement en conseils de la révolution islamique, la gauche fut décimée avant d’avoir eu le temps de comprendre ce que valait « l’anti-impéralisme » des islamistes, et la société iranienne découvrait les absurdités du totalitarisme religieux. Et surtout, elle se plongeait dans presque dix ans de guerre, causant entre 600 000 et 1 200 000 victimes côté iranien, selon les estimations, et 250 000 côté irakien.

En 2006, les USA souhaitent toujours mettre en finir avec le régime iranien, même s’ils ont de fait favorisé l’émergence d’un régime pro-iranien en Irak. La république islamique est toujours en place, même si l’institutionnalisation de la « révolution islamique », que la majorité de la population n’a de toute façon pas connue - plus de 50 % de la population a moins de 25 ans - lui confère une autre physionomie et laisse plus de place à l’expression d’une société civile. Le mouvement du « deuxième Khorbad », c’est-à-dire l’arrivée au pouvoir des « réformistes », islamistes modérés par rapport à la ligne dure de l’Ayatollah Khomeiny, a totalement échoué à transformer la société - faute de l’avoir réellement tenté - et favorisé l’élection du populiste Ahmadinejad. Il est remarquable de constater que celui-ci, bien que tenant d’une stricte orthodoxie religieuse, fait plus volontiers appel au nationalisme perse qu’au chiisme pour rallier la population à sa politique, et n’hésite pas à se poser en défenseur du peuple Palestinien, à la manière des nationalistes arabes de naguère, pour s’imposer à l’échelle internationale.

Ahmadinejad a fort à faire pour gagner la confiance de la population, car s’il a bénéficié, lors des élections présidentielles, de l’aide des conservateurs - qui tiennent les clefs du système électoral - et d’un certain soutien populaire lié à la déception de l’échec du réformisme, il doit affronter la multiplication des mouvements sociaux.

Durant la seule période d’avril à juillet 2005, le gouvernement admet avoir eu à faire face à plus de 2000 conflits sociaux, dont les mouvements de enseignants et des infirmières pour le payement des salaires.
Officiellement, le droit de grève et celui d’association sont reconnus, et il existe un mouvement ouvrier très actif. Mais il doit affronter en permanence la répression.

En 2004 à Saghez, dans le Kurdistan iranien, sept syndicalistes avaient été arrêtés et brutalisés par la police pour avoir organisé une manifestation le premier mai. Une campagne internationale, relayée à l’échelle internationale par toute l’opposition iranienne, a abouti à leur libération, annoncée en mai 2006. L’un d’entre eux, l’ancien ouvrier boulanger Bohrand Divargar, avait participé à la création d’un syndicat de chômeurs à l’échelle nationale. C’est également dans le Kurdistan iranien, à Sanandaj, que 400 ouvriers du textile ont menés quinze jours de grève, pour l’amélioration des conditions de travail et la réintégration de six camarades licenciés.
En juillet 2005, ce sont les ouvriers de l’usine textile Kashan qui ont décidé d’une marche sur Téhéran, à plusieurs centaines, afin de faire connaître leurs revendications. Il faut dire que le textile iranien, qui avait jadis bénéficié d’importantes délocalisations, est aujourd’hui menacé par un mouvement similaire en direction de la Chine. Le 5 août 2005, un vaste mouvement de grève, le plus important depuis 1979, secoue le Kurdistan iranien tout entier.

En janvier 2006, la grève des 17 000 de la compagnie des chauffeurs de bus de Téhéran (Sherkat-e Vahed) est un signe fort de la mobilisation ouvrière contre le régime. Elle a connu un vaste soutien international, même si les médias s’en sont peu fait écho, en raison de la répression qui s’est abattue sur les grévistes. Suite à leur manifestation devant le ministère du travail, plus de cinq cent d’entre eux avaient été arrêtés et détenus plusieurs jours.

Quarante six chauffeurs ont été licenciés. Les animateurs de la grève sont restés en prison jusqu’au début du mois de mai, sans bénéficier de tous les droits de la défense. Quand au principal leader, Mansoor Osanloo, arrêté dès décembre 2005, il n’a toujours pas été libéré malgré une campagne menée en sa faveur par toute l’opposition iranienne et les organisations internationales des droits de l’homme. Par son importance et sa visibilité - puisqu’elle entraîne le blocage de la capitale - cette grève est d’une importance capitale pour le mouvement ouvrier en Iran.

Enfin, le 1er mai 2006, ce sont plusieurs milliers de travailleurs qui sont allés devant le ministère du travail et des affaires sociales pour réclamer la démission du ministre Mohammad Jahromi, dont l’incompétence est notoire. Cette manifestation, initiée par les chauffeurs de bus, a été violemment dispersée par la police anti-émeute lorsqu’elle a été rejointe par des étudiants.

Encore plus symbolique, la manifestation du 8 mars 2006, réapparue depuis quelques années et qui a rassemblé cette fois un millier de femmes à Téhéran avant d’être dispersée par les Pasdaran (gardiens de la révolution islamique), dans un pays où les femmes sont toujours des citoyens de seconde zone. Elle fait suite aux émeutes de la nuit du 8 juin 2005, durant lesquelles certaines femmes avaient publiquement brûlé leur voile. Si l’habitude avait été prise, sous les réformistes, de laisser apparaître quelques mèches de cheveux, le gouvernement d’Ahmadinejad fait la chasse à cette insupportable indice de liberté.

Ces quelques exemples, qui figurent parmi ceux qui ont bénéficié d’un écho international par les réseaux de l’opposition, montrent que malgré les difficultés, la classe ouvrière iranienne est capable et de s’organiser et d’affronter le régime publiquement. Il est significatif que l’année ait commencé par la proclamation d’une nouvelle organisation armée, les Grades de la liberté - liés au Parti communiste-ouvrier d’Iran - Hekmatiste - qui s’est fait connaître par des meetings armés au Kurdistan. D’autres organisations plus anciennes, comme Komala, semblent reprendre le chemin de la guérilla.

Quelquefois, pour contourner la répression, l’opposition prend des formes curieuses et discrètes et curieuses, comme la « journée des bonhommes de neige » organisée dans plusieurs villes kurdes cet hiver, en défense des droits des enfants à l’initiative de Children first !, une ONG communiste-ouvrière. Au-delà des manifestations et des émeutes, c’est surtout un état d’esprit de résistance qui traverse toute la population iranienne et qui peut prendre les formes les plus variées : fantaisies dans le vêtement ou le maquillage, réprobation ouverte des exactions des pasdaran, installation d’antenne TV satellite. Contre ces dernières, plusieurs millions à travers le pays, le gouvernement mène une chasse acharnée, tout en essayant de brouiller les émissions de l’opposition. Il est symptomatique que lors de la grève des enseignants l’an dernier, soit apparu sur les murs de l’université le slogan « Vive Ali Javadi ! », en référence au présentateur d’une télévision d’extrême gauche qui émet depuis la Californie.

En 1979, les USA avaient appuyé de toutes leurs forces le régime du Shah contre la révolution. Aujourd’hui, en apparence, ils s’attaquent au régime islamique, mais en le faisant ils lui confèrent une certaine légitimité. En cas de guerre, c’est cet immense mouvement démocratique et social en maturation qui va être laminé. C’est pourtant ce mouvement seul qui pourrait provoquer la chute d’Ahmadinejad et ses projets nucléaires. Voilà pourquoi, dans le mouvement naissant contre la guerre en Iran, il faut prendre de garde de ne pas s’en tenir à la simple opposition aux attaques américaines - position d’ailleurs parfaitement inopérante, comme on peut le voir dans les conflits irakiens et afghans - mais se tenir prêts à soutenir, selon ses affinités, l’opposition iranienne, largement implantée en Europe dans toute sa diversité, afin d’accélérer la chute du régime islamique et couper l’herbe sous le pied de la machine de guerre.

Nicolas Dessaux

Artice publié dans Courant alternatif de Juin 2006

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