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Entretien sur la gauche laico-xénophobe

Paru dans Ni patrie ni frontières N° 33-34-35 :

Yves, tu es allé faire un topo à Lyon le 11 décembre dernier sur les convergences laïques-extrême droite. Comment s’est passée cette réunion ?

La proposition des copains de la librairie La Gryffe était que je vienne introduire un débat sur les rapports entre religion et politique. Je leur ai proposé de le faire sous un autre angle qu’il y a deux ans (l’offensive multiforme des religions sur tous les continents), et de nous intéresser aux nouvelles positions adoptées par la droite et l’extrême droite européennes face à la laïcité, aux homosexuels aux droits des femmes, etc. Je remarque d’ailleurs que quelques jours plus tard, Eric Fassin, que j’avais épinglé dans un texte sur « Les 6 péchés capitaux de la gauche identitaire postmoderne » soulignait lui aussi dans « Libération » que l’extrême droite européenne avait commencé à changer son fusil d’épaule sur ces questions jusque-là chasse gardée de la gauche (défense du féminisme et de la laïcité, dénonciation de l’homophobie et de l’antisémitisme), et que ce n’était pas du tout une bonne nouvelle à cause de la confusion que cela crée. Au moins, sur ce point-là, on est d’accord !

En ce qui me concerne, la partie la plus intéressante de la discussion de Lyon a été constituée par le débat avec des camarades athées, d’origine maghrébine ou se disant de « culture musulmane ». Militant dans des quartiers populaires de Lyon, ils ont posé d’excellentes questions qui montrent que les « islamogauchistes », les multiculturalistes et les identitaires de gauche ou les Indigènes de la République n’ont rien compris ou font semblant de ne rien comprendre.

Ils se demandaient comment politiser, sur des bases de classe, les problèmes de la vie sociale et du travail dans les « quartiers ». Ils souhaitaient savoir s’il existait en Israël/Palestine et plus généralement au Proche et au Moyen-Orient des groupes qui voulaient dépasser le terrain du combat nationaliste, etc.

Ils se demandaient comment lutter au coude à coude, sur des bases de classe encore une fois, avec des prolétaires portant le hijab, ou tout autre « signe religieux ostensible ». Quand et comment discuter des convictions religieuses – ou ne pas en discuter. Quelles alliances politiques étaient possibles avec des groupes religieux, et sur quelles bases, etc.

Bref, « que du bonheur », car pour une fois on était loin et du discours victimaire antiraciste des bobos ou de la gauche caviar, mais aussi à des kilomètres des discours tiersmondistes dominants à gauche.

Dis-moi si je me trompe : j’ai le sentiment qu’alors que j’interprète ces convergences, que les Assises de Riposte laïque et des Identitaires ont remises d’actualité, comme plutôt une expression du terrain du « choc des civilisations », tu y vois davantage une vieille tentation pré-existante, récurrente, dans l’histoire de la gauche. C’est sûrement pour ça que tu posais cette question qui peut sembler si curieuse, si étonnante : « Peut-on être de gauche, raciste et xénophobe ? »

Il y avait bien sûr un peu de provoc’ dans cette interrogation, mais aussi une part de vérité.

Quand on parle du racisme et de la xénophobie, je crois qu’il faut faire la différence entre les préjugés quotidiens, les petites conneries que n’importe quel individu peut dire sous le coup de la colère, de la fatigue, ou par ignorance, et les discours politiques savamment construits, ou les discriminations collectives imposées par l’Etat ou massivement pratiquées par des individus ou des groupes d’individus, même s’il existe parfois une continuité entre les deux phénomènes.

Donc quand je parle de la xénophobie et du racisme de la gauche, je parle de vieux courants politiques qui ont toujours existé, pas de la remarque stupide et passagère de tel mec ou nana vis-à-vis d’un collègue « étranger » ou à l’apparence « non européenne ».

Je crois que les gens de Riposte laïque sont – hélas ! – sincères. Ils pensent qu’on peut être de gauche et tenir des propos racistes et xénophobes. En le théorisant, en le proclamant ouvertement, ils légitiment, tout comme le Front national l’a fait à une échelle massive depuis trente ans, la « xénophobie d’Etat » (expression qui relève du pléonasme pour nous puisque tout Etat est xénophobe) mais aussi la xénophobie d’une partie du « peuple de gauche » qui serait tentée de voter contre « l’UMPS » (dixit le FN) aux prochaines élections.

Si on se contente, comme l’immense majorité des militants de gauche et d’extrême gauche, de traiter Riposte Laïque de « fachos », on ne comprend rien, non seulement à ce groupuscule qui n’a aucune implantation réelle, mais surtout aux millions de travailleurs ou de petits bourgeois de gauche qui tiennent ou risquent de tenir le même langage qu’eux. Et qui désormais vont pouvoir le faire en toute bonne conscience.

Pour ce qui concerne le « choc des civilisations » que tu évoques dans ta question, on peut dire qu’il a toujours existé. Les invasions militaires, les guerres de conquêtes, les massacres de masse, les déportations, les mises en esclavage de peuples entiers ne datent pas du XXe siècle. La question qui se pose est plutôt de savoir quelle est la portée aujourd’hui de ces conflits entre « civilisations » différentes, et pourquoi « on » y attache une telle importance au XXIe siècle. Il est évident que les attentats meurtriers du 11 septembre 2001 ont permis à cette thématique de devenir dominante dans les médias, même si la critique de l’islam et la dénonciation de l’islamisme sont beaucoup plus anciennes.

Mais cela ne me semblait pas utile de revenir sur ces évidences-là (voire ces discours automatiques là), à propos desquelles n’importe quel militant de gauche ou d’extrême gauche ou libertaire ne soulèvera jamais d’objections. Il me semblait plus intéressant de revenir sur nos limites, à nous qui prétendons vouloir l’avènement d’un autre monde, sans classes, sans États, sans argent, sans salaires et sans frontières.

Si nos ancêtres politiques (à commencer par une partie des blanquistes et des communards français – nos héros !) n’ont pas eu des positions claires sur le nationalisme, sur l’importance des migrations et du mélange de différentes populations en « Occident », et si nous n’en tirons pas le bilan, pas étonnant alors que le chauvinisme, le patriotisme, ou le nationalisme continuent à faire des ravages dans nos rangs.

Le nationalisme universaliste français a des caractéristiques très spécifiques qu’il faut décortiquer sous peine de déraper constamment, d’ignorer la richesse et les apports des combats de classe dans d’autres régions que l’Hexagone et de soutenir inconsciemment le racisme institutionnel en France qui nuit aux combats des prolétaires en les segmentant en unités rivales.
De l’éloge de la Résistance bourgeoise durant la Seconde Guerre mondiale à l’apologie du Hamas et du Hezbollah, du refus de soutenir efficacement les luttes des travailleurs immigrés au silence total sur la question de l’immigration pendant les campagnes électorales de la gauche et de l’extrême gauche, il y a une inquiétante continuité et surtout une absence totale de réflexion, sauf dans de minuscules cercles ultragauches qui malheureusement n’ont jamais mis leurs idées en pratique dans les quartiers ouvriers et dans l’immigration.

Nous avons tous deux dénoncé Riposte laïque depuis ses débuts. Ce groupe est arrivé en quelque sorte à la fin de son cycle de floraison, ce qu’il portait en germe a éclos, il ne saurait plus guère surprendre personne, quand bien même il appellerait à voter pour Marine Le Pen en 2012. Mais n’est-on pas pour autant à l’abri d’autres dangers (voire pièges) à l’avenir sur le terrain des convergences instrumentilisées avec l’extrême droite ?

J’ai des copains anarchistes communistes qui sont persuadés que le fascisme monte en Europe, à la fois dans les esprits et dans ses tentatives d’infiltration de tous les milieux de gauche et d’extrême gauche, et dans ses capacités d’organisation. Au début, quand je les ai rencontrés, je les trouvais un peu monomaniaques voire paranos. Mais depuis que j’ai commencé à m’intéresser un peu plus à l’extrême droite en France et en Europe, je me dis qu’ils ont certainement perçu un phénomène important, que j’avais sous-estimé tant ce thème de la « fascisation » me rappelait les stupidités des maos dans les années 70 et les unes de « La Cause du Peuple » ou de « L’Humanité Rouge ». D’ailleurs, c’est un élément que les camarades communistes libertaires de De Fabel van de illegaal (aujourd’hui au sein du groupe néerlandais Doorbrak) décrivent depuis une dizaine d’années, à propos de l’altermondialisme, de certaines formes antisémites d’antisionisme, de certains discours contre l’Union européenne, des partis dits nationaux populistes, etc., comme en témoignent les textes qu’a publiés la revue « Ni patrie ni frontières » depuis 2003.

Donc effectivement la vigilance s’impose, mais surtout la clarification politique et théorique dans nos milieux. Vaste chantier !

(Questions par Stéphane Julien)

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Auteurs
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Fédération internationale des réfugiés irakiens
Yanar Mohammed
Solidarité Irak
Nicolas Dessaux
Houzan Mahmoud
Stéphane Julien
Olivier Théo
Falah Alwan
Bill Weinberg
Organisation pour la liberté des femmes en Irak
Mansoor Hekmat
Azar Majedi
SUD Education
Camille Boudjak
Parti communiste-ouvrier du Kurdistan
Karim Landais
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Tewfik Allal
Alexandre de Lyon
Fédération irakienne des syndicats du pétrole
Yves Coleman
Olivier Delbeke
Regroupement révolutionnaire caennais
Vincent Présumey

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