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Une curieuse conception de l’Irak

Une photo montrant des manifestants en colère, dans une ville du sud de l’Irak, que l’on nous présente comme des « shiites », laissant entendre que leur manifestation a un caractère religieux, voire que ce sont des « islamistes » puisque le shiisme est régulièrement associé à la République islamique d’Iran. Curieusement, certains d’entres eux portent un drapeau rouge, mais aucune explication n’en est donnée. Que revendiquent-ils ? Là-dessus, les dépêches sont un peu plus précises : 100 $ d’indemnité mensuelle pour les chômeurs. Tiens donc ? Ne s’agirait-il pas de la revendication portée par l’Union des chômeurs d’Irak, forte de 130 000 membres et peu suspecte de sympathies religieuses, puisqu’elle dénonce régulièrement les agissements des islamistes ?

Les cartes de l’Irak qu’on nous propose régulièrement, de même que la plupart des analyses, nous montrent le pays divisé en trois grandes zones : Sunnite, Shiite et Kurde, auxquelles viennent s’ajouter de petites zones Assyrienne et Turcomane. Première confusion, puisqu’on associe des divisions linguistiques et religieuses. Par exemple, les kurdes sont réputé-es majoritairement sunnites, même si une minorité d’entre eux est shiite ; les Assyrien-nes sont arabes, mais chrétien-nes, et ainsi de suite. Pour représenter tout cela sur une carte, cela demande un peu de subtilité, mais c’est nettement moins facile à appréhender, moins facile à communiquer. Dans un monde où l’anti-intellectualisme est une valeur sûre, la complexité n’a pas sa place.

Des « minorités », l’Irak n’en manque pas, comme du reste presque tous les pays au monde. Même si elles peuvent se trouver regroupées dans certaines zones géographiques, elles y forment rarement la majorité de la population. Dans les grandes villes et alentour, plusieurs langues, plusieurs religions, plusieurs cultures peuvent coexister depuis longtemps, même si ça n’est pas toujours sans heurts. Vouloir cartographier cela n’est pas sans difficulté, à moins de descendre à l’échelle cadastrale, dans laquelle vous pourrez identifier que telle boutique est tenue par un arabe chrétien et que son voisin est un kurde sunnite. Que faire des couples mixtes ? La question n’est pas absurde après tout, puisqu’elle s’est posée exactement de cette manière en Yougoslavie, au Rwanda et dans plusieurs autres génocides. Une jolie carte avec des frontières nettes, des divisions simples et claires, ça n’existe qu’à la télévision et dans les rêves délirants des adeptes de la purification ethnique.

De toute façon, une telle carte reposerait encore sur une mystification. Elle présume, a priori, de l’orientation religieuse, linguistique et culturelle des personnes. Pour la langue maternelle, c’est encore possible, à condition de ne pas y enfermer les gens : une carte des bilinguismes, trilinguismes, serait tout aussi utile pour comprendre la réalité des situations. La vie pratique des gens n’est pas la même si vous ne parlez que votre langue maternelle et que celle-ci n’est pas reconnue comme une langue officielle, que si vous êtes polyglottes et capables de vous débrouiller face à une administration (dont la langue actuelle en Irak est, actuellement, l’anglo-américain). Pour la culture, c’est plus dangereux, déjà, parce que vous présupposez la personne dans un ensemble culturel stable et uniforme, alors que la réalité est faite d’emprunts, d’échanges, et aujourd’hui, en Irak comme ailleurs, les emprunts au mode de vie américain ou ouest-européen sont nombreux. Certains railleront cette idée en disant que ça n’est pas de la Culture, qu’on les a « dénaturés », et ainsi de suite. Cela n’est pas très scientifique, comme approche, et c’est une forme subtile de racisme, d’ethno-différentialisme.

Quand à vouloir cartographier la religion, c’est une autre histoire. Quel critère employer ? En France, par exemple, on persiste à comptabiliser les catholiques au nombre de baptêmes, ce qui laisse rêveur-se : combien d’athées, de matérialistes, de bouffeur-ses de curés, ou simplement de parfaits indifférents, ayant été dûment baptisé-es à l’instigation de parents qui parfois n’y croyaient pas plus ? La cartographie de la fréquentation des messes, ou des associations paroissiales, par exemple, est bien plus évocatrice de la réalité, et on n’en fera pas grief à l’église catholique, elle qui a depuis plus de cinquante ans développé une sociologie religieuse destinée à connaître l’état des troupes et les missions prioritaires. Alors en Irak, doit-on présumer, par un préjugé culturaliste ou raciste, que toute personne née dans une zone réputée shiite ou sunnite doit être de ladite religion ? Peu importe alors qu’elle pratique ou ne pratique pas, qu’elle se plie à toutes les prescriptions religieuses ou qu’elle se contente des formes extérieures, des cérémonies occasionnelles, qu’elle croie ou ne croie pas. Sur une telle carte, un-e athée, un-e agnostique ou un-e indifférente, un- rationaliste, un-e anarchiste ou un-e marxiste sont par définition sunnites ou shiites, selon leur lieu de naissance. Ainsi, la cartographie ne fait plus que refléter les présupposés de son auteur, et on ne doit guère s’étonner qu’il en aille de même pour la manière dont les médias traitent le plus souvent les questions irakiennes, en termes « religieux » et « ethniques ».

L’une des conséquences de cette conception de l’Irak, c’est d’insister perpétuellement sur ce qu’il y a d’archaïque, de tribal, le poids de la religion et de l’ethnie dans le fonctionnement social de cette portion du globe. Il ne s’agit pas ici de nier l’importance que ces facteurs jouent dans l’actualité irakienne, mais de les comprendre historiquement. L’archaïsme n’est pas un retard de la société irakienne, mais une construction politique patiemment édifiée sous la direction du régime Baas de Saddam Hussein. C’est ce régime qui a choisi de s’appuyer, comme l’avaient fait jadis l’Empirer Ottoman, puis les puissances coloniales, sur des caractères ethniques et religieux, de favoriser systématiquement les musulmans sunnites. C’est Saddam Hussein lui-même qui a recruté ses proches et son armée d’élite au sein de sa tribu, les Al-Takriti C’est le régime qu’il a mis en place, qui a exalté l’arabité et expulsé des dizaines de milliers de Perses, gazé et assassiné des dizaines de milliers de Kurdes, célébré le massacre des Assyrien-nes, persécuté systématiquement les Juif-ves. Bien évidemment, Saddam Hussein et son parti n’ont pas construit totalement ces divisions ethnico-religieuses, mais ils ont sérieusement contribué à les renforcer, à leur donner leur sens actuel. Ce n’est pas, loin s’en faut, un fait propre à l’Irak : c’est un mouvement global de renforcement identitaire, une stratégie au service d’acteurs conscients, semblable à celles mises à jour par l’africaniste Jean-François Bayart dans « L’illusion identitaire ».

Prendre ce qui est le résultat d’une stratégie de renforcement identitaire pour un fait intemporel, anhistorique, ne permet pas de voire la dynamique sociale, d’esquisser des perspectives de changement. C’est faire de l’Irak une société « traditionnelle » sans se soucier de l’existence en son sein de luttes sociales laïques, féministes, émancipatrices. C’est, tout simplement, une conception réactionnaire de l’histoire et de la société.

Nicolas Dessaux

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Auteurs
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Fédération internationale des réfugiés irakiens
Yanar Mohammed
Solidarité Irak
Nicolas Dessaux
Houzan Mahmoud
Stéphane Julien
Olivier Théo
Falah Alwan
Bill Weinberg
Organisation pour la liberté des femmes en Irak
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Azar Majedi
SUD Education
Camille Boudjak
Parti communiste-ouvrier du Kurdistan
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Tewfik Allal
Alexandre de Lyon
Fédération irakienne des syndicats du pétrole
Yves Coleman
Olivier Delbeke
Regroupement révolutionnaire caennais
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